Mutations radio-induites chez l'homme et dose de doublement. Sur la validité d'une estimation directe.

M.M. Jérôme LEJEUNE et Raymond TURPIN, présentée par M. Léon BINET.

C. R. Académie des Sciences - 6 Mai 1957.


Résumé :

En admettant que la régression de la masculinité en fonction du vieillissement maternel d'une part, celle de l'irradiation des ovaires d'autre part soit due à l'accumulation de gènes léthaux récessifs liés au chromosome X, il est possible de calculer directement une dose de doublement égale à 30r./30ans. La validité de ces calculs est liée à la démonstration chez la souris d'une variation de la masculinité dans la descendance des mâles irradiés, différente selon l'intensité du rayonnement appliqué.

Sommaire

L'analyse de la régression partielle de la masculinité dans des naissances vivantes (J.lejeune et R.Turpin 1957) (1) en fonction du vieillissement maternel nous a précédemment amenés à calculer un coefficient de régression de bm = - 0,000336 ± 0,000125 pour un vieillissement coefficient 5 ans.

En admettant que cette régression soit dûe à l'accumulation de gènes léthaux récessifs liés au chromosome X, ce coefficient représenterait l'ordre de grandeur de la mutabilité spontanée accumulée en 5 ans pour cette classe de mutants.

Par ailleurs d'après les données recueillies dans la descendance des femmes ayant survécu aux bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki le coefficient de régression de la masculinité poux un roentgen s'établit à :

- 0,000081 (NEEL et SCHULL, 1953) (2)

et à - 0,000055 (NEEL et SCHULL, 1956)(3)

le premier coefficient étant statistiquement significatif et le second ne l'étant plus quoique portant sur des données plus étendues. L'un de nous (LEJEUNE, 1956) (4) a discuté la possibilité d'un biais statistique pouvant rendra compte de cette différence.

Il est intéressant de constater que d'après les données recueillies en France (R. Turpin, J. Lejeune et M.O. Réthoré 1956) (5) la régression de la masculinité pour 1r. frappant les ovaires doit peut être estimé à 0,000069 en admettant que la moitié de la dose à la peau ait atteint les gonades maternelles

La convergence de ces données indépendantes permet de penser que la régression pour 1r. aux ovaires doit être effectivement d'environ - 0,00006.

Dès lors en prenant 30 ans pour intervalle séparant deux générations, la régression due à la mutabilité spontanée liée à l'âge maternel serait de :

- 0,000336 X 6 soit - 0,0020

Pour obtenir une régression identique par application d'énergie ionisante il faudrait utiliser une dose X telle que - 0,00006 x X = - 0,0020 soit X égale environ 30 r.

Cette valeur 30r./30ans représenterait donc la dose de doublement pour l'espèce humaine.

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Discussion

Bien que ces calculs aient l'avantage de porter sur des données exclusivement humaines leur validité ne peut être immédiatement affirmée.

Il se trouve en effet que la masculinité diminue en fonction du vieillissement paternel (bp = - 0, 00577 ± 0,000104 J. Lejeune et R/Turpin 1957 (1)) ; alors qu'elle semble augmenter dans la descendance de pères fortement irradiés (2), (3), et (5).

Cependant, nette élévation de la masculinité après irradiation paternelle, devant probablement résulter de grands remaniements du chromosome X, un important effet de l'intensité de l'irradiation peut être attendu.

De faibles doses répétées entraînent peut être une diminution de la masculinité (MACHT et LAWRENCE 1955) (6) alors que de fortes doses entraîneraient une augmentation. si ce phénomène, qui semble avoir été observé chez la souris par HERTWIG 1938 (7) pouvait être définitivement établi, la validité des calculs précédents pourrait être admise et la dose de doublement du taux des mutations dans la lignée féminine pourrait être estimée à 30 roentgens / 30 ans.


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Bibliographie

(1) J. Lejeune et R. Turpin 1957. C .R. Académie des Sciences - Mars 1957.

(2) Neel et Schull. et coll, 1953 - Science 118, 537-541.

(3) Neel et Schull et coll. 1956 - The effect of exposure to the atomic bombs in pregnancy termination in Hiroschima and Nagasaki. Nat. Acad. Sciences. U.S.A public. n° 461.

(4) J. Lejeune 1956 - Rapport de l'O.M.S Copenhague Août 1956.

(5) R. Turpin, J. Lejeune et M. O. Réthoré (1956) - 1er Congrès de Génétique Humaine - Copenhague Août 1956.

(6) S. H. Macht et P. S. Lawrence 1955 - Amer. J. Roent. 73, 442-446.

(7) P. Hertwig 1938 - Bio. Zentr. 58, 273-301.