Monozygotisme hétéracaryote, jumeau normal et jumeau trisomique 21

MM. Jérôme LEJEUNE, Jacques LAFOURCADE, Karl Schärer, Emmanuelle DE WOLFF, Charles SALMON, Maria HAINES et Raymond TURPIN.

Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences, t. 254, p, 4404-4406, séance du 25 juin 1962.


Résumé :

La concordance des facteurs antigéniques et des critères d'identité chez des jumeaux monochorioniques, l'un normal, l'autre mongolien, fait discuter l'existence d'un monozygotisme hétérocaryote.

Sommaire

Il est généralement admis que des jumeaux monozygotes doivent présenter une identité génétique parfaite puisqu'ils sont issus d'un seul et même oeuf. Il est cependant concevable qu'une anomalie de la ségrégation chromosomique, lors du clivage des premiers blastomères, puisse changer le caryotype de l'un des jumeaux seulement. Un premier exemple de ce type de gémellité exceptionnelle a été précédemment rapporté [(1), (2)]; il s'agissait de jumeaux de phénotype sexuel différent, l'un mâle (XY) et l'autre neutre (syndrome de Turner haplo X).

La présente note concerne un cas analogue intéressant deux jumeaux, l'un normal, l'autre mongolien.

Haut

Description

Les différents critères de monozygotisme sont les suivants :

1° en 1958, constatation d'une gémellité monochoriale diamniotique;

2° la concordance de tous les critères anthropométriques de similitude (couleur de la peau, des iris, des cheveux, forme du crâne, forme des oreilles, etc.), si l'on excepte les stigmates du mongolisme (épicanthus, nuque large, petite taille, hypotrophie, etc.) chez l'enfant malade.

Une discordance est toutefois notée pour deux particularités morphologiques : cheveux frisés chez l'enfant normal et plats chez le mongolien; présence de taches de Brushfield dans les iris du mongolien seul. Il est à noter que ces deux particularités sont fréquentes ches les mongoliens de race blanche;

Tableau 1.
Famille F.
Père, F. Mo, 44 A, XY.Mère, F. Ma, 44 A, XX.F, Pe. ?-?F, M0, 44 A, XY-l-21. 44 A, XY.F. W.F. R.Probabilité de concordance phénotypique.
Phénotypes érythrocytaires.
A1A1BA1A1A10, 391
MNSsMNssMNssMNSsMNss0, 250
P1P1P1P2P20, 625
CCDeeCCDeeCCDeeCCDeeCCDee0, 999
Kp (a-), K-Kp (a-), K -Kp (a-), K-K-K-1, 000
Lu (a+)Lu (a-)Lu (a+)--0, 510
Le (a-b-)Le (a-b-)Le (a-b-)--
Fy (a-b-)Fy (a+b+)Fy (a-b+)Fy(a-b+)Fy(a-b+)0, 500
Jk (a+b+)Jk (a+b+)Jk (a-b+)Jk (a-b+)Jk(a-b+)0, 375
Xg(a+)Xg(a+)Xg(a-)--0, 250
Lef(-)Lef(-)Lef(-)--
Phénotypes sériques.
Gm (a-b+x-r-e+)Gm (a+b-x+r+e-)Gm (a+b+x+r+e+)Gm (a+b+x-)Gm (a+b+x-)1, 000
Inv (a+b+1+)Inv (a-b+1-)Inv (a+b+1+)--0, 500
Hp (2-1)Hp (2-2)Hp (2-1)Hp (2-1)Hp (2-2)0, 500
GC (2-2)Gc (1-1)Gc (2-1)GC (2-1)Gc (2-1)1, 000
Phenotypes salivaires.
SeSeSe--0, 837
Lele leLe--0, 737
P = 0, 000 225
MM. Dr. Sanger et Tippett (Lister Institut de Londres), Dr. Hassing (Zentrallaboratorium des Schweiz. Roten Kreuses Berne) et Dr. Ropartz (Centre de Trans-fusion de Rouen) ont exécuté le contrôle de ces phénotypes et l'établissement de certains d'entre eux.

3° l'analyse palmoscopique révèle une identité complète des crêtes de la partie distale de la main, et une image en miroir pour une pelote en Pli. Par contre seul le mongolien présente un pli. palmaire transverse (à gauche) et un triradius pseudo t" dans les deux mains, signes caractéristiques de la maladie;

4° la détermination des groupes réalisée simultanément par plusieurs laboratoires démontre l'identité des jumeaux pour tous les facteurs étudiés. Les données résumées dans le tableau I, révèlent que la probabilité d'une telle ressemblance entre des dizygotes serait de l'ordre de P = 0, 000225;

5° l'analyse des caryotypes, réalisée sur biopsie de peau, a donné les résultats suivants :

Mongolien : 47 chromosomes, trisomie 21 typique (44 A + XY + 21) ;

Jumeau normal : 46 chromosomes normaux (44 A + XY) ;

Père : 46 chromosomes normaux (44 A + XY) ;

Mère : 46 chromosomes normaux (44 A + XX).

Haut

Conclusion

Malgré l'absence de greffes réciproques, non encore réalisées, les données précédentes : gémellité monochoriale diamniotique, concordance absolue pour tous les caractères indépendants du mongolisme, nous semblent légitimer l'hypothèse du monozygotisme.

Ce monozygotisme exceptionnel peut, en théorie, résulter de divers mécanismes.

Zygote normal donnant d'une part un jumeau normal diplo 21 et d'autre part, à la suite de la ségrégation anormale des 21 d'un blastomère, un jumeau anormal triplo 21 et un clone haplo 21, non viable.

Zygote anormal triplo 21 donnant d'une part un jumeau mongolien triplo 21 et d'autre part, en raison de la perte du 21 surnuméraire, peut être par retard lors de l'anaphase, un jumeau normal diplo 21. Nous avons déjà invoqué un mécanisme de ce genre pour expliquer la réalisation à partir d'un zygote XY, par perte d'un Y, du couple exceptionnel XY et X (1).

Le rapprochement de ces deux observations accroît la valeur relative de chacune d'elles. Elles conduisent à individualiser un nouveau type de gémellité que nous proposons d'appeler " monozygotisme hétérocaryote ", d'intérêt majeur pour la génétique humaine. Ces " hétérocaryotes " issus d'un même oeuf offrent en effet un moyen quasi expérimental d'analyse génétique du seul chromosome qui les distingue.

Des examens sont en cours à ce sujet chez ces jumeaux concernant leurs différentes caractéristiques antigéniques ou morphologiques et les troubles biochimiques déjà observés dans le mongolisme (3).


Haut

Références

(1) R. TURPIN, J. LEJEUNE, J. LAFOURCADE, P.-L. CHIGOT et C. SALMON, Comptes rendus, 252, 1961, p. 2945.

(2) J. LEJEUNE et R. TURPIN, Comptes rendus, 252, 1961, p. 3148.

(3) H. JÉRÔME, J. LEJEUNE et R. TURPIN, Comptes rendus, 251, 1960, p. 474.