Délétion partielle du bras court du chromosome 5 cinquième cas de syndrome du cri du chat

J. LEJEUNE, Marthe GAUTIER, J. LAFOURCADE, R. BERGER et R. TURPIN

Annales de Génétique Volume 7, n° 1, 1964, pp. 7-12


Résumé :

Les auteurs rapportent une nouvelle observation d'un syndrome précédemment décrit et caractérisé par l'association des symptômes suivants : Dysmorphie crânio-faciale avec une particularité phonétique rappelant le " cri du chat ". Oligophrénie profonde et hypotrophie pondéro-staturale. Anomalies dermatoglyphiques.Ce syndrome est caractérisé par une aberration chromosomique particulière : délétion de la moitié distale du bras court du chromosome 5.Son individualité nosographique est discutée.

Sommaire

Le syndrome de délétion partielle du bras court du chromosome 5 est de connaissance récente. Les trois premières observations ont fait l'objet d'une Note à l'Académie des Sciences de Paris le 13 novembre 1963 (9).

Le Professeur J. A. Böök (Uppsala) nous a communiqué les données préliminaires d'un quatrième cas qui, depuis, ont été mentionnées dans une publication (1).

L'observation présentée ici est, par ordre chronologique, la cinquième. Ses particularités séméiologiques et anatomiques justifient sa présentation.

Une sixième observation est rapportée par jean de Grouchy et coll. (5) dans le même numéro des Annales.

Au total, six cas de ce syndrome qui constitue, croyons-nous, une entité nosographique nouvelle, sont actuellement connus.

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Observation

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Obs. (Institut de Progénèse n° 968).

Enfant de sexe féminin, née le 6 février 1962. La grossesse s'est déroulée normalement, sans maladie infectieuse (notamment pas de rubéole), sans thérapeutique hormonale ni application de R.X.

L'accouchement, par présentation céphalique, s'est produit sans incidents au terme de 40 semaines. Le poids de naissance était 2.400 g.

Il s'agit d'une première grossesse. Le père est âgé de 26 ans, la mère de 26 ans. La grand-mère du père était soeur de la grand-mère maternelle de l'enfant. Les parents sont donc liés par cinq chaînons de parenté.

Au haut de quelques jours, la cyanose s'installe, révélant une cardiopathie complexe et sévère. L'enfant est hospitalisé dans le Servile du Dr Nouaille. Il est alors âgé de un mois, pèse 2.800 g et mesure 47 cm.

a) On est d'emblée frappé par une morphologie crânio-faciale inhabituelle : microcéphalie, visage " rond ", hypertélorisme, obliquité des fentes palpébrales en bas et en dehors, épicanthus, strabisme, implantation relativement basse des oreilles, aplatissement de la racine du nez (fig. V couleurs). Le cri est éteint et plaintif comme celui d'une " petite bête ".

b) La cardiopathie cyanogène est caractérisée par l'existence d'un souffle systolique (SS) latéro-sternal à maximum bas-situé. Le 2e bruit n'est pas perçu au foyer pulmonaire. La diastole est libre. Les pouls sont bien perçus. A l'écran radioscopique, le coeur est de volume normal, mais déporté à droite. La pointe est en avant et plus haute que normalement ; l'arc moyen très creux ; l'arc aortique large. Les poumons sont très clairs.

Électrocardiogramme : axe électrique : 120° ; ondes P négatives en D1 ; ondes Q en dérivations précordiales droites. Surcharge droite importante.

Une cinéangiocardiographie par voie veineuse est faite le 15 novembre 1962, Le départ de l'aorte est un peu anormal et semble ensuite passer à gauche de la trachée. L'aorte et l'artère pulmonaire s'injectent à peu près simultanément. L'artère pulmonaire est de petite taille.

La polyglobulie s'accentue : 6.500.000, puis 8.200.000 globules rouges, avec érythroblastose (26 %).

La constatation, à plusieurs reprises, de corps de Jolly, associée à l'érythroblastose et à la position anormale du coeur (sans évidence d'inversion viscérale) font suspecter un syndrome d'Ivemark.

Le 26.11.1962, l'enfant étant âgée de 9 mois et demi, s'installe brutalement un coma avec hémiplégie droite, puis gauche. Elle ne mène plus alors qu'une vie végétative jusqu'à sa mort, le 2.1.1964, au cours d'un épisode de surinfection pulmonaire.

c) Dès les premières semaines de la vie, il était apparu que le développement psycho-moteur ne se faisait pas normalement : sourire tardif et rare, aucune acquisition motrice dans le premier semestre avant même la survenue de l'accident cérébral.

Le développement corporel était également très ralenti. A un mois, le poids est 2.800 g et la taille 47 cm ; à cinq mois, 4.540 g et 60 cm ; à 12 mois, 5.500 g à 23 mois, 7.560 g.

La microcéphalie est nette : à un an, le périmètre crânien est 39 cm.

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Dermatoglyphes (fig 1 et 2).

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Main droite :

Paume : Le pli de flexion supérieur est strictement transversal et rejoint le pli de flexion moyen au niveau du bord radial de la paume (équivalent du pli palmaire transverse). Le triradius axial est en position normale.

Doigts : La disposition des arêtes sur les pulpes digitales est la suivante : boucles cubitales sur les trois premiers doigts, tourbillons sur les deux derniers.


Fig. 1 et 2. - Dermatoglyphes

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Main gauche :

Paume : Pli palmaire transverse unique. Triradius axial en t'.

Doigts : Pouce : boucle cubitale ; index et médius : raquettes radiales ; index, 4e et 5e doigts : tourbillons.

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Analyse chromosomique (Fig. 3 et 4)

Une culture de sang, par une technique utilisant quelques gouttes de sang périphérique, révèle une anomalie strictement semblable à celle des 4 cas antérieurs. Caryotype à 46 chromosomes avec formule sexuelle XX normale, comportant au lieu et place de l'un des éléments du groupe (4-5) un chromosome à bras court partiellement amputé. Cet élément est retrouvé dans les 12 cellules analysées.

Le caryotype des parents n'a pu encore être établi.

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Autopsie

Les données anatomiques confirment le syndrome d'Ivemark et révèlent des malformations viscérales insoupçonnées.

1) Le coeur

Le sillon interventriculaire est difficile à reconnaître. La pointe du coeur est en avant.

L'aorte part du ventricule antérieur et est en position de transposition. Sa circonférence est de 30 mm.

L'artère pulmonaire se trouve derrière l'aorte. Elle est petite (circonférence : 20 mm). Ses branches sont grêles (circonf : 8 mm), mais perméables. Il existe une sténose pulmonaire orificielle (diam. : 2 mm environ), en " museau de tanche ", perméable.

L'auricule gauche vient occuper la région de l'arc moyen et reçoit une veine cave supérieure gauche.

Les veines caves débouchent, normalement, dans l'oreillette droite.

La cloison inter-auriculaire est percée de nombreux orifices dans sa partie antéro-supérieure.

Persistance d'un canal atrio-ventriculaire.

Les valvules auriculo-ventriculaires sont assez bien formées et se réunissent en pont sur le septum haut de 10 mm.

Les veines pulmonaires aboutissent à l'oreillette gauche.

L'aorte et l'artère pulmonaire partent du ventricule droit.

Il existe une sténose infundibulaire relative.

On ne retrouve qu'un seul orifice coronaire.

2) Absence de rate.

3) Absence de rein droit. Le pôle inférieur du rein gauche est volumineux et empiète sur la ligne médiane, ébauchant un rein en " fer à cheval ".

4) Mésentère commun avec pancréas mobile.

5) Hémisphère cérébelleux gauche très petit.


Fig. 3. - Culture de sang périphérique. Cellule dispersée.


Fig. 4. - Culture de sang périphérique. Caryotype.

La comparaison des six observations connues permet d'attribuer au syndrome de la délétion partielle du bras court du chromosome 5 les caractéristiques suivantes.

1) Dysmorphie crânio-faciale : microcéphalie importante. Visage arrondi, " lunaire ". Hypertélorisme avec obliquité des fentes palpébrales en bas et en dehors. Epicanthus. Implantation basse du pavillon des oreilles dont la forme est sensiblement normale (planche en couleurs - fig. I à VI).

2) Débilité mentale profonde associée à une hypotrophie pondéro-staturale.

3) Consonance particulière du cri simulant par son timbre aigu et sa tonalité plaintive le miaulement du chat.

4) Anomalies dermatoglyphiques : pli palmaire transverse (ou son équivalent) uni ou bilatéral. Triradius axial en position t'.

5) Délétion de la moitié (environ) de la longueur du bras court d'un des chromosomes du groupe (4-5) . Bien qu'il soit très difficile d'individualiser les paires 4 et 5, il semble que le chromosome porteur de la délétion soit l'homologue du 5 normal. Les deux autres chromosomes, correctement appariés, semblent, en effet, appartenir à la paire 4.

Cette observation possède l'ensemble des caractéristiques cliniques, dermatoglyphiques et cytogénétiques ci-dessus décrites et communes aux six observations. Le syndrome semble encore devoir attirer l'attention par les constatations suivantes :

- la prépondérance féminine (5 filles, 1 garçon) ;

- le faible poids de naissance contrastant avec la durée habituellement normale de la grossesse ;

- la variabilité du rang de naissance et de l'âge des procréateurs ;

- l'abaissement de l'indice de segmentation nucléaire dans les trois cas où il a été mesuré (9) .

Elle se distingue cependant par les particularités suivantes :

a) la consanguinité des parents qui sont unis par cinq chaînons de parenté.

b) La cardiopathie cyanogène complexe avec asplénie réalisant un syndrome d'Ivemark. Il ne semble pas exister de relation de causalités directe ou constante entre ce syndrome d'Ivemark et la délétion chromosomique. Le caryotype d'une enfant porteur de cette cardiopathie mais ne présentant pas les stigmates du présent syndrome s'est révélé normal (Institut de Progénèse, n° 386).

c) Les malformations viscérales découvertes à l'autopsie notamment mésentériques et rénales. Cette dernière ne semble pas exister dans les cas 1 et 2 (9) chez lesquels l'urographie est normale.

d) L'évolution rapidement fatale est à mettre sur le compte de la cardiopathie cyanogène et de la complication cérébrale qu'elle a entraînée. L'affection ne paraît pas avoir un retentissement aussi fâcheux chez les cinq autres enfants dont le coeur semble cliniquement indemne. Mais tous sont de grands oligophrènes très hypotrophiques.

L'individualité clinique de ce syndrome morbide tient plus au groupement des signes qui le composent qu'à l'originalité de chacun d'eux.

C'est ainsi que considéré isolément l'un des élément de la dysmorphie crânio-faciale pourrait faire évoquer ce que David M. Greig a décrit sous le nom de " Ocular hypertelorism " (3). Cet auteur rapporte l'observation de deux jeunes filles décédées de tuberculose à 22 et 17 ans. Il s'agit de débiles mentales ayant un écart considérable des orbites (bien plus important, sur la foi des photographies, que dans le présent syndrome), sans obliquité des fentes palpébrales ni épicanthus et sans hypotrophie corporelle. L'étude anatomique minutieuse de ces deux cas permet d'incriminer une conformation particulière et congénitale du sphénoïde (petitesse des petites ailes, taille disproportionnée des grandes ailes). Mais ce symptôme anatomique est commun à divers états morbides et ne peut être, qu'il soit ou non associé à l'oligophrénie (comme il en a été rapporté d'autres observations), considéré, à lui seul, comme une entité autonome.

Les six enfants ont frappé les divers observateurs par les particularités du cri rappelant le miaulement. Cependant, le caractère subjectif de ce symptôme en rend l'appréciation délicate. Le mécanisme responsable n'a pu être décelé. Il faut remarquer cependant l'existence d'anomalies laryngées intéressant l'étage sus-glottique chez 2 enfants (obs. 1 et 2) et la petitesse du larynx, retrouvée à l'âge de 3 ans, chez un autre (obs. 6).

La concordance de ces caractères dysmorphiques chez les six enfants, jointe à la remarquable identité morphologique de l'aberration chromosomique, fait envisager l'hypothèse d'une relation de causalité entre la délétion partielle du bras court d'un chromosome 5 et l'anomalie constitutionnelle dont sont affectés ces malades.

En dehors des minimes pertes de matériel génique accompagnant certaines translocations les délétions chromosomiques semblent, en général, léthales dans notre espèce.

Une lésion chromosomique tout à fait comparable a été mentionnée par K. Hirshhorn et H. L. Cooper (7) chez un enfant ayant un défaut central du scalp, un colobome de l'iris droit, une absence du septum pellicidum, une fissure du voile du palais et un hypospadias.

Il est actuellement difficile de savoir si ce cas rentre dans le cadre du syndrome décrit ci-dessus ou s'il faudra le considérer comme une anomalie intéressant un autre chromosome, le 4 par exemple.

Deux cas sont connus concernant l'absence totale du bras court d'un chromosome 18. Le premier chez un enfant oligophrène malformé [de Grouchy et coll. (4)] ; le deuxième chez un enfant hypothyroïdien sans malformations apparentes [Bühler et coll. (2)].

Une translocation balancée (4-5) ~ (21-22) réalisant un élément très comparable à celui décrit ici a été observé par Gustavson et coll. (6) chez une mère et son fils. Ce dernier plurimalformé présentait une trisomie pour le fragment transloqué.

L'origine de cette délétion partielle du bras court du chromosome 5 pourrait se concevoir de deux façons :

- soit une cassure préférentielle au niveau d'un point faible qui pourrait être représenté par la constriction secondaire fréquemment observée sur le bras court du chromosome (4-5) ;

- soit une cassure au hasard réalisant divers types de délétion dont seules pourraient être observées celles qui n'intéressent que certains gênes non strictement indispensables.

Ces deux modes de production rendraient compte également de l'identité morphologique des lésions observées.

L'étude, en l'espace de six mois, de cinq cas de délétion partielle du bras court du chromosome 5, cliniquement et cytologiquement identiques, auxquels vient s'ajouter le cas de J. A. Böök et coll., laisse supposer qu'il s'agit d'une entité nosographique moins exceptionnelle que ne pourrait le faire penser sa découverte tardive.

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Sumario

Los autores reportan una nueva observacion de un sindrome descrito con anterioridad y caracterizado por la asociación de los sintomas siguientes :

Dismorfia craneo-facial con una particularidad fonética que semeja a un " maullido ". Oligofrenia profunda e hipotrofia estaturo-ponderal. Anomalià s dermatoglificas.

Este sindrome está caracterizado por una aberracion cromósomica particular : deleción de la mitad del brazo corto del cromosoma 5.

Su individualidad nosográfica es discutida.

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Zusammenfassung

Die Verfasser berichten einen weiteren Fall eines zuvor beschriebenen Syndroms, das folgendermassen charakterisiert ist :

Craniofaciale Dysmorphie mit einer phonetischen Eigentümlichkeit, die an den Schrei einer Katze erinnert, schwere Oligophrenie, Dystrophie und Minderwuchs, dermatoglyphische Anomalien.

Das Syndrom beruht auf Biner Chromosomenanomalie, nämlich einer Deletion der distalen Hälfte des kurzen Armes des Chromosoms 5.

Seine nosographische Individualität wird diskutiert.


Fig. I - Obs 1.


Fig. II - Obs. 1.


Fig. III - Obs. 2.


Fig. IV - Obs. 3.


Fig. V. - Obs. 5


Fig. VI - Obs. 6.


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Bibliographie

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3. GREIG D. M. - Hypertelorism. A hitherto undifferentiated congenital cranio-facial deformity. Edinb. med. J., 1924, .31, 560-593.

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5. J. GROUCHY J. DE. ARTHUIS M., SALMON Ch., LAMY M., THIEFFRY S. - Le syndrome du cri du chat. Ann. Génét., 1964, 7, 13-16.

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