Génétique humaine. Sur une méthode de recherche d'un variant commun des tumeurs de l'ovaire.

MM. Jérôme LEJEUNE et Roland BERGER, présentée par M. Raymond Turpin.

C. R. Acad. Sc. Paris, t. 262, p.1885-1887 (25 avril 1966). Série D


Résumé :

Une technique de comparaison statistique des chromosomes remaniés, permet de déceler un élément à centromère très distal et de la taille d'un 4-5, dans cinq tumeurs ovariennes.

Sommaire

Il est possible qu'une maladie maligne soit en rapport avec une anomalie chromosomique caractéristique. Le seul exemple actuellement connu est la délétion partielle d'un petit acrocentrique dans la leucémie myéloïde chronique (1).

La présente recherche d'un éventuel " variant commun " (2) du cancer de l'ovaire a porté sur cinq tumeurs ovariennes et une tumeur d'angine indéterminée, toutes non traitées (tableau I).

Tableau I (*) : MM. les Professeurs H. Redon, A. Sicard et G. Cerbonnet et M. le Docteur V. Corcos ont bien voulu nous confier l'étude de ces prélèvements.
1. I. P. n° 1050. - P. H. : Tumeur ovarienne droite ; Épithélioma glandulaire végétant de l'ovaire.
2. I. P. n° 1766. - T. G., 60 ans : Ascite apparue un mois et demi avant l'examen. Tumeur végétante ovarienne bilatérale avec végétations péritonéales. Tumeur faite de végétations conjonctives tapissées par un revêtement cylindrique et basophile ; épithélioma germinatif végétant de l'ovaire.
3. I. P. n° 1731. - M. G., 66 ans : Ascite apparue progressivement un an et demi avant l'examen. Tumeur végétante de l'ovaire avec nombreuses végétations péritonéales. Pas d'examen histologique.
4. I. P. n° 2142. - J. R. 46 ans, : Ascite apparue un mois avant l'examen. Tumeur ovarienne végétante bilatérale avec métastases péritonéales. Épithélioma cylindrique.
5. I. P. n° 2130. - P. J., 48 ans : Ascite apparue un mois avant l'examen. Tumeur ovarienne végétante bilatérale avec métastases péritonéales. Épithélioma cylindrique papillaire, avec présence de mucus dans le liquide d'ascite.
6. I. P. n° 2290. - D. M, 66 ans : Infiltration néoplasique très étendue maximale au niveau de la charnière recto-sigmoïdienne et les dernières anses grêles. Il semble que les ovaires ne portent pas de tumeur (on ne peut les dégager), mais il existe à leur surface des bourgeons épithéliomateux et des granulations péritonéales. Épithélioma glandulaire d'origine incertaine.

Dans le tableau II sont résumés les résultats des comptages chromosomiques et des analyses caryotypiques. Les liquides d'ascite, mis en incubation de 2 à 48 h, et les fragments de tumeur examinés directement ou après culture, ont été traités selon les techniques habituelles.

Divers éléments de morphologie anormale ont été décelés et leur indice centromérique a été mesuré à l'aide d'un compas de proportion et d'une abaque spéciale. La longueur relative de ces éléments ne peut être directement estimée, car l'hyperploïdie irrégulière interdit d'utiliser l'étalon habituel du génome neutre, 22 A + X.

Tableau II.
Matériel examiné : Ascite = A ;Tumeur = T Nombre de chromosomes (nombre de cellules)Nombre de caryotypesTotal des cellules examinées
Cas n°Durée de culture30-3940-454647-4950-5960-6970-7980-8990 et plus
1T :48h---11----11l3
T : 96h431-2------
2T : 4 jours--1--1---211
T : 6 "-1---------
T : 7 "----14-----
T : 8 "-----1--2--
3 A : 5h--1-11510---
A : 18h-----3413---
A : 24h3---362137127116
A : 48h-3----4----
4T : 7 jours --11143-2612
5A : 2h ----1-18-2--
A : 22 à 26 h -----29-2752
T : 6 à 8 jours-16--381---
6A :2h----191-3--
A : 5h-----11--1154
A : 24h-1-13251-3--
A : 48h--1--11-1--

Pour chaque cellule on calcule un premier paramètre, la longueur moyenne d'un chromosome (6-12-X) en divisant la somme des longueurs de tous les chromosomes moyens par leur nombre. A partir de tables préexistantes (2) on calcule ensuite un facteur de conversion qui permet d'évaluer la longueur théorique du génome neutre de cette cellule. On rapporte alors à cet étalon la longueur individuelle de chacun des chromosomes remaniés (" marqueurs ").

Ce calcul a le défaut d'augmenter la variance du paramètre mais l'avantage d'autoriser ensuite une analyse statistique des données. Pour toutes les cellules d'une tumeur on représente chaque " marqueur " par un point sur un graphique dont les ordonnées correspondent à l'indice centromérique et les abscisses à la longueur relative.

Secondairement chaque point est transformé en une tache de diffraction par la méthode du " flou " (2). Cet artifice photographique produit des zones circulaires sombres dont l'intensité dépend du degré de confluence des taches de diffraction. Les coordonnées du centre de chacune de ces zones correspondent aux coordonnées modales de chaque type de " marqueur ".

On voit d'après le tableau III que les tumeurs nos 1, 2, 3, 5 et 6 possèdent en commun une seule de ces zones correspondant à un élément dont la morphologie est assez comparable à celle observée dans la maladie du " cri du chat " (3) (L - 61 ; Ic = 0, 19). La tumeur n° 4 contient un marqueur un peu différent (L = 71 ; Ic = 0,20).

Tableau III.
Cas n°Longueur relative et indice centromérique des marqueurs détectés.
160-0, 195
259-0, 195 ; 74-0, 16
361, 5-0, 193 ; 75-0, 17 ; 95-0, 20 ; 94, 9-0, 32 ; 106-0, 38
471-0, 197
563, 3-0, 194
659-0, 192 ; 80-0, 20 ; 102-0, 40 ; 113-0, 385
Total61-0, 193 ; 77, 5-0, 192 ; 92-0, 301 ; 96-0, 19 ; 108-0, 395

Une analogie morphologique n'impliquant pas une identité génétique, seule l'analyse de l'évolution du caryotype de ces tumeurs permettrait de savoir si ces éléments ont tous une même origine. Cette analyse n'a pu être effectuée mais la comparaison des caryotypes de la tumeur n° 3 permet de supposer que ce marqueur a précédé les autres remaniements.

Bien que cette méthode de détection ne puisse être appliquée aux données de la littérature, il est possible qu'un élément de même type soit présent sur les photographies publiées par certains auteurs [(4), (5)]. Par contre, ce remaniement n'est pas retrouvé dans un tératome malin de l'ovaire (I. P. n° 2332).

La méthode que nous venons de décrire ne permet pas d'affirmer que l'élément remanié représente bien un " variant commun " (à supposer qu'il existe mais son application à des données plus abondantes permettrait peut-être d'infirmer ou de confirmer cette hypothèse de travail.


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Bibliographie

(1) P. C. NOWELL et D. A. HUNGERFORD, Science, 132, 1960, p. 497.

(2) J. LEJEUNE, in R. TURPIN et J. LEJEUNE, Les chromosomes humains, Gauthier- villars, Paris, 1965, chap. III et VIII.

(3) J. LEJEUNE, J. LAFOURCADE, R. BERGER, J. VIALATTE, M. BOESWILLWALD, H. P. SERINGE et R. TURPIN, Comptes rendus, 257, 1963, p. 3098.

(4) L. TAGLIANI, C. MASTRANGELO et S. CURCIO, Arch. Ost. Ginecol, 68, 1963, p. 113.

(5) T. ISHIHARA, Y. KIKUCHI et A. A. SANDBERG, J. Nat. Cancer-Inst. 30, 1963, p. 1303-1361.