Sur un cas de chromosome 18 en anneau

J. LEJEUNE, M.-O. RÉTHORÉ (*), R. BERGER (**), G. BAHEUX et J. CHABRUN.

Extrait des Annates de Génétique 1966, Volume 9, n° 4, pp.173-175.


Sommaire

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Observation (I. P. N° 1916)

Né le 13 juin 1965 au terme d'une grossesse normale mais douloureuse, l'enfant pesant 2 460 g et mesurant 43 cm, est placé en incubation jusqu'à l'âge de trois semaines.

La mère, âgée de 22 ans est bien portante. Elle est de teint clair, d'origine méditerranéenne (ancêtres algériens et turcs). Le père âgé de 19 ans est bien portant.

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Syndrome dysmorphique

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Anomalies céphaliques (fig. 1).

Le crâne est allongé dans le sens antéro-postérieur, aplati latéralement, et le périmètre est de 33 cm à l'âge d'un mois. Le faciès présente un aspect particulier, avec saillie, de la pointe du nez et retraction du front. Les oreilles sont grandes, plaquées sur la région pariétale et leur grand axe est légèrement oblique en bas et en avant. Le pavillon est plat, l'anthélix peu marqué dans sa portion antérieure, la fossette scaphoïde presque inexistante. L'antitragus et le lobule sont anormalement développés. La conque est large et l'hélix assez peu ourlé présente un très discret tubercule de Darwin.

Les coins des lèvres sont tombants et la bouche est largement fendue, réalise un " museau de poisson " lorsque l'enfant crie. Les fentes palpébrales sont étroites, cernées par un très discret épicanthus. Il existe un léger hypertélorisme (espace intercaronculaire de 2,1 cm). Les iris portent de nombreuses taches de Brushfield. Le palais et les lèvres sont normaux.


Fig. 1. - Enfant I.P. N° 1916.

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Anomalies du tronc

Les mamelons sont anormalement écartés. Il existe une fossette précoccygienne profonde, mais pas de fossettes sous acromiales. Le sternum et le bassin sont en rapport avec le reste du corps. Le coeur est normal à l'examen clinique, radiologique et électrique. Il existe un hypospadias, les testicules sont en place.

Tableau I : caryotypes observés
44 pas d'anneau45 pas d'anneau46 18 en anneau 47 deux anneauxNombre de cellules
Sang12881101
Peau 14/8/65 55358
26 et 27/8/651618
Aponévrose cultures du 1/9/65 au 27/9/651173149
du 4/10/65 au 22/11/65126861114

La fréquence des cellules à 45 chromosomes (Haplo-18) ne semble pas avoir varié au cours de la culture et l'on peut donc considérer que les conditions de culture in vitro n'ont pas systématiquement défavorisé les cellules haplo-18 (?2 = 2,5 pour 1 degré de liberté). (Tableau II).

Tableau II : Total des cellules Haplo 18 à 45 chromosomes et des cellules à 46 chromosomes contenant l'anneau
Cellules à 45 Chr. Haplo-18Cellules à 46 chr. contenant l'anneau
1er mois173148
2e et 3e mois2686112
43117160

Par contre il existe une nette différence entre la fréquence des cellules haplo-18 dans le sang et dans le tissu conjonctif : 12/101 contre 43/ 161 ; soit 12 % contre 25 %. (?2 = 7,94 pour un degré de liberté).

On peut conclure de ces données présentées dans le tableau I que l'enfant est une mosaïque vraisemblablement issue d'un zygote porteur d'un 18 en anneau. L'instabilité relative de l'anneau a permis au clone majoritaire de persister (75 à 88 % de cellules à 46 chromosomes dont l'anneau) mais a induit la formation des deux clones réciproques : haplo-18 (de 12 à 25 %), ayant perdu l'anneau, et triplo-18 partielles possédant deux anneaux (combinaison rare). Enfin certaines cellules semblent présenter un anneau trop grand, résultant d'une transformation par duplication en tandem (fig. 4).

Au total cet enfant peut être considéré comme entièrement haplo-18 pour les gènes perdus lors de la fabrication de l'anneau ; comme haplo-18 partiel pour l'ensemble des gènes du 18, dans les cellules à 45 chromosomes ; et triplo-18 pour les rares cellules à deux anneaux ou pour les cellules à grand anneau.

Le père et la mère de l'enfant ont un caryotype normal.

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Discussion

Certains caractères de l'enfant le rapprochent d'ailleurs d'autres syndromes de monosomie 18 partielle, essentiellement le syndrome de délétion partielle du bras long du 18 (Lejeune et coll., 1965) (4) : anthélix très saillant, lobule bien développé, rétraction de l'étage moyen de la face et coins tombants des lèvres. Par contre l'absence de fossette scaphoïde et le faible ourlet de l'hélix rappellent la délétion du bras court du 18 (Grouchy et coll., 1963 (2), 1966 (3) et Lejeune et coll., 1966 (5)).

Enfin d'autres caractères se rapprochent de ceux de la trisomie 18, tels la disposition des doigts et la difformité extrême des pieds, plus marquée même que dans la trisomie régulière. Les dermatoglyphes sont peu remarquables si ce n'est la présence de 5 tourbillons, fort contraire à la fréquence des arches dans la trisomie 18, mais rappelant la délétion partielle du bras long du 18.

L'insuffisance des examens pratiqués chez cet enfant, en raison de son état précaire et de son décès précoce ne permet pas de disposer d'informations suffisantes pour poursuivre sur ce cas unique l'analyse des caractères du type (trisomie 18) et du contretype (monosomie 18 partielle) dont cet enfant représente un mélange complexe.

D'autres cas de chromosome 18 en anneau avec ou sans mosaïque haplo-18 semble-t-il, seront discutés dans un autre article. La quantité de matériel génétique perdu lors de la réalisation de l'anneau pouvant varier très largement d'un cas à l'autre, il est très difficile de tirer de ces informations une esquisse d'un " syndrome du 18 en anneau " qui d'ailleurs ne peut être une entité génétique du fait justement de ces variations.

La récente tentative de Grouchy, 1965 (1) d'utiliser ces données pour établir une " carte du chromosome 18 " mérite d'être signalée à ce propos, en raison de sa pertinence théorique. Cependant, la difficulté d'appréciation des symptômes aussi bien que l'incertitude de leur déterminisme monomérique ne nous semblent pas permettre d'établir une relation univoque entre la position des points de rupture du 18 et le tableau clinique réalisé.

Seule l'accumulation patiente de très nombreuses observations et surtout, l'analyse systématique de facteurs monomériques, permettront d'aborder ce problème.


Fig 2. - Pied gauche de l'enfant I.P. N° 1916.


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Bibliographie

1. GROUCHY J. DE. - 1965. Chromosome 18, a topological approach. J. Pediat. 66, 414-431.

2. GROUCHY J. DE, LAMY M., THIEFFRY S., ARTHUIS M., SALMON Ch. 1963. Dysmorphie complexe avec oligophrénie : délétion des bras courts d'un chromosome 17-18. C.R. Acad. Sci. (Paris), 256, 1028-1029.

3. GROUCHY J. DE, BONNETTE J., SALMON Ch. - 1966. Délétion du, bras court du chromosome 18. Ann. Génét. 9, 19-26.

4. LEJEUNE J., BERGER R., LAFOURCADE J., RETHORE M.O. - 1966. La délétion partielle du bras long du chromosome 18. Individualisation d'un nouvel état morbide. Ann. Génét. 9, 32-38.

5. LEJEUNE J., BERGER R., RETHORE M.O., PAOLINI P., BOISSE J. MOZZICONACCI P. - 1966. Sur un cas de délétion partielle du bras court du chromosome 18, résultant d'une translocation familiale 18c ~ 17. Ann. Génét. 9, 27-31.

6. TURPIN R., LEJEUNE J. - 1965. Les chromosomes humains. 1 vol. Gauthier-Villars Edit. Paris.