Syndrome de Klinefelter chez deux jumeaux monozygotes avec dermatoglyphes dissemblables

MM. L. BERTRAND, P. BARJON, J. LEJEUNE, J.-M. EMBERGER et Ch. JANBON

Annales d'Endocrinologie, Paris, tome 27, 1966, n° 6, pp. 830 à 835. (Troisième partie). Masson et Cie, éditeurs, 120, bd Saint Germain, Paris-6e ; Société d'endocrinologie - Séance du 23 Avril 1966.


Résumé :

Les auteurs ont observé un syndrome de Klinefelter chez 2 jumeaux monozygotes (probabilité de dizygotisme de 0,0085) avec non-similitude des dermatoglyphes portant en particulier sur les angles atd (différence de 27°). L'hypothèse d'une mosaïque est émise pour expliquer cette particularité.

Sommaire

La coincidence de gémellité et de syndrome de Klinefelter a déjà été signalée depuis plusieurs années. L'observation que nous présentons se singularise par le fait que les deux jumeaux, quoique monozygotes, ont des dermatoglyphes différents.

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Étude clinique et hormonale

G... Roger, peintre, âge de 56 ans, est hospitalise à la Clinique Médicale pour un malaise sur la voie publique. L'examen clinique montre un hypogonadisme avec atrophie testiculaire et hypopilosité. La barbe est rare ; il existe une gynécomastie bilatérale.

De plus, existe depuis 10 ans une polyarthrite chronique évolutive, en poussée au moment de l'hospitalisation : deviation cubitale des 2 poignets, gonflement et limitation des mouvements des chevilles et des genoux.

G... Numa, frère jumeau du précédent, est hospitalisé sur notre demande. On retrouve chez lui les mêmes anomalies génitales. Il n'existe aucun signe de polyarthrite chronique évolutive.

- Le morphogramme met en evidence, chez les 2 frères, une légère macroskélie et un effondrement du diamètre bi-huméral, témoin d'une diminution des caractères androïdes.

- L'exploration endocrinienne (cf. Tabl. I) confirme L'hypogonadisme : diminution importante du taux d'élimination des 17-C.S. et réponse nulle ou insuffisante aux gonadotrophines chorioniques sous couvert de dexaméthasone.

- Une olfactométrie a été réalisée avec l'exaltolide (lactone en C 15) dont l'odeur n'est pas perçue par l'homme normal mais seulement par la femme pubère, particulièrement au cours de la période folliculinique du cycle.

Roger perçoit l'exaltolide à une concentration de 1/10000 et Numa à une concentration de 1/1000.

- Enfin, la reaction de Waaler-Rose est positive a 1/512 chez Roger, atteint de P.C.E. ; chez Numa, indemne de maladie articulaire, elle est positive au taux de 1/64.

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Examen cytogénétique

Le frottis buccal a mis en evidence, chez les 2 jumeaux, la présence de corps de Barr dans les noyaux des cellules.

Le caryotype a été realisé à partir d'une culture de leucocytes selon la microtechnique de de Grouchy. Il a mis en évidence, chez les 2 frères, la presence de 47 chromosomes, dont 44 autosomes et XXY. Chez Roger, 20 cellules ont été étudiées : 18 à 47 chromosomes, 1 à 46, 1 à 45. Chez Numa, 8 cellules ont été étudiées, toutes à 47 chromosomes.

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Étude hématologique

Les phénotypes sanguins érythrocytaires et sériques des 2 jumeaux, qui sont indiqués dans le tableau II, sont identiques.

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Examen dermatoglyphique

Cet examen a mis en évidence les caractères suivants :

Chez Roger (Fig. 1), le triradius axial occupe une position t' avec un angle atd de 56° à gauche et de 55° à droite. Les formules des triradii sous-digitaux sont les suivantes : à droite a4, b5, c7, d9 ; à gauche a3, b5, c9, d9. La disposition et le nombre des crêtes sur les pulpes digitales sont indiqués dans le tableau III. Le nombre total des crêtes est de 118.

Chez Numa (fig. 2), le triradius axial occupe une position t' avec un angle atd de 42° à droite et à gauche. Les formules des triradii sous-digitaux sont les suivantes : à droite a2, b5, c9, d9; à gauche a3, h5, c7, d9. La disposition et le nombre des crêtess par les pulpes digitales sont indiqués dans le tableau III. Le nombre total des crêtes est de 110.

Nous ne nous étendrons pas sur la coincidence de gémellité et de syndrome de Klinefelter qui a déjà été signalée plusieurs fois depuis l'observation initiale de HOEFNAGEL en 1962. Rappelons qu'il peut s'agir de gémellité intéressant la famille, les germains ou l'XXY lui-même. Dans ce dernier cas, le frère jumeau de l'XXY est normal ou XXY lui aussi (HOLUB et coll.; NOWAKOWSKI et coll.). Signalons également que la coincidence gémellité, syndrome de Klinefelter et trisomie 21 a été observée chez des jumeaux (HUSTINX et coll.; TURPIN et coll.). Le facteur déterminant commun de ces anomalies est peut-être l'âge maternel. En effet, il semble bien que l'accroissement de l'âge maternel augmente la fréquence des gémellités, du syndrome de Klinefelter, comme celle de la trisomie 21.

Le problème posé par nos deux jumeaux est celui de leur mono- ou dizygotisme. Bien qu'ils soient morphologiquement identiques - mis à part les stigmates de polyarthrite chronique constatés chez Roger - à tel point que les parents n'arrivaient pas à différencier l'un de l'autre dans leur enfance, un élément en faveur du dizygotisme est la non-similitude des dermatoglyphes. En effet, la faible différence (8) du nombre de crêtes digitales est en faveur d'un monozygotisme. Mais la forme des empreintes digitales, sans image en miroir, n'est pas identique et surtout - c'est le fait le plus notable - la différence de la somme des angles atd (27°) est considérable. Or une telle anomalie est inhabituelle chez les jumeaux monozygotes.

Néanmoins, l'éventualité d'un dizygotisme est peu probable. Elle supposerait en effet ou bien que 2 ovules maternels normaux, donc porteurs d'un seul X, soient fécondés chacun par un spermatozoïde anormal XY, ou encore que 2 spermatozoïdes normaux, porteurs du chromosome Y, fécondent chacun un ovule anormal XX. Une telle coincidence de 2 fécondations contemporaines par 2 gamètes ayant présenté un trouble de la ségrégation chromosomique est invraisemblable.

On peut également supposer que la mère était triplo X. Dans cette éventualité, elle aurait pu former deux types d'ovules, certains X (normaux), d'autres XX, ces derniers fécondés par des spermatozoïdes Y donnant naissance à des individus XXY. On sait en effet que les triplo X ne sont pas stériles. Mais on n'a trouvé chez les enfants de telles femmes que des individus normaux, pas d'XXX ou d'XXY. Il faut cependant préciser que le materiel étudié est encore trop pauvre pour autoriser une conclusion sur la descendance des triplo X, de telle sorte que l'on ne peut exclure formellement cette hypothèse.

L'éventualité d'un monozygotisme est donc plus vraisemblable. D'ailleurs, en tenant compte des phenotypes érythrocytaires identiques chez les deux frères, de la concordance du sexe et de la probabilité générale pour 2 jumeaux d'être dizygotes, la probabilité de dizygotisme est de 0,0084 (Soit 99,16 % de chance de monozygotisme). Même en faisant intervenir la différence de la somme des angles atd pour le calcul de la probabilité de dizygotisme, celle-ci reste basse (0,032, soit 96,8 % de chance de monozygotisme). Mais si, en plus, on tient compte de la difference du nombre de crêtes digitales, on obtient une probabilité finale de dizygotisme de 0,0085 (99,15 % de chances de monozygotisme). Nous pouvons donc conclure que nos 2 jumeaux sont monozygotes.

Il reste alors à expliquer la non-similitude des dermatoglyphes qui semble, à première vue, un peu paradoxale. Or on sait actuellement, depuis les travaux de TURPIN et LEJEUNE, que deux jumeaux monozygotes peuvent être dissemblables. Ce sont les jumeaux monozygotes hétérocaryotes caractérisés par une discordance chromosomique entre l'un et l'autre partenaire et expliquée par un trouble de ségrégation chromosomique blastomérique. Ces jumeaux sont également en général, des mosaïques, c'est-à -dire qu'ils présentent une double population cellulaire, chacune avec une garniture chromosomique différente. Cette mosaïque peut être antérieure à la séparation des ébauches embryonnaires et consécutive à la scission dun bouton embryonnaire formé de deux clones différents ou, à l'opposé, postérieure à la séparation des ébauches embryonnaires. Dans ce cas, le mosaïcisme est la conséquence d'anastomoses vasculaires entre les deux circulations des jumeaux, aboutissant à un échange des cellules sanguines, suivi de greffe réciproque dans les organes hématopoïétiques.

Tableau I : Épreuve à la dexaméthasone et aux gonadotropines chorioniques (U1 = taux de base; U2 = après 5 jours de dexaméthasone; U3 = après 3 jours de gonadotropines chorioniques (5 000 U/j)).
RogerNuma
U1U2U3U1U2U3
17-O.H. (mg/24 h) 6, 13, 645, 61, 81, 4
17-C.S. (mg/24 h)6, 93, 25, 46, 51, 81, 6
Probabilité de dizygotisme de Roger et Numa, calculée sans tenir compte des dermatoglyphes. (*) Les probabilités concernant les phenotypes sériques ont été calculées. Toutes les autres sont tirées des tables de MAYNARD, SMITH et PENROSE.
PlîÉNOTYPES ÉRYTHROCYTAIRES ET SÉRIQUESPROBABILITE RELATIVE DE DIZYGOTISME (*)
00,6891
sécréteur0,868l
cDEe, Cw-0,4179
MNS0,5044
P-0,5699
K-0,9485
Kp (a - b+)
Fy (a+)0,8056
]'k (a-)0,5638
Di (a-)
Gm (a-)0,5600
Hp 2-20,4200
Probabilité pour les deux jumeaux d'être de même sexe0,500
Probabilité générale pour deux jumeaux d'être dizygotes2, 333
Probabilité totale de dizygotisme0,0084
Tableau III : Dermatoglyphes digitaux des malades. (Les chiffres indiquent le nombre des crêtes du centre de la figure au ?. DB ; double boucle, BC : boucle cubitale, BR : boucle radiale, T tourbillon, A : arche).
Main gauche .......IIIIIIIVV
Roger ..........DB 6BC5BC 12T 8/17BC 6
Numa ..........BC 2BC 8T 11 /12T 9/14BC 6
Main droite .......
Roger ..........T 17/5BC 4BC 10T 10/16BC 2
Numa ..........DB 5ABC 10T 11/15BC 9

A titre d'hypothèse, nous pouvons imaginer que nos deux jumeaux sont des mosaïques XX/XXY ou XY/XXY, variétés observées au cours du syndrome de Klinefelter, avec répartition inégale des différents clones cellulaires chez l'un et l'autre des individus, en particulier dans les cellules ectodermiques expliquant les différences dermatoglyphiques. L'apparence XXY conforme du sang pourrait s'expliquer soit parce que les cellules originelles des cellules sanguines des 2 jumeaux proviennent de blastomères appartenant au clone XXY, soit par sélection préférentielle du clone XXY aux dépens de l'autre. Il faut noter toutefois que le petit nombre de cellules examinées dans le sang de Numa ne permet pas d'exclure avec certitude l'éventualité d'une mosaïque sanguine.

Il est enfin regrettable que nous n'ayons pu étudier le caryotype des cellules cutanées, ce qui nous aurait peut-être permis de mettre en évidence cette suppose mosaïque dans les cellules de la peau.


Fig. 1. - Dermatoglyphes palmaires et digitaux de Roger.


Fig. 2. - Dermatoglyphes palmaires et digitaux de Numa.


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Références bibliographiques

HOEFNAGEL (D.) et BENIRSCHKE (K.). - Twinning in Klinefelter's syndrome. Lancet, 1962, 2, 1282.

HOLUB (D.), GRUMBACH (M.) et JAILER (J.). - Semineferous tubule dysgenesis (Klinefelter's syndrome) in identical twins. J. Clin. Endocr. Metab., 1958, 18, 1359.

HUSTINX (T.), EBERLE (P.), GEERTS (S.), Ten BRINK (J.) et WOLTRING (L.). - Mongoloid twins With 48 chromosomes. Ann. Hum. Genet., 1961, 25, 111.

LAMOTTE (M.), LABROUSSE (Cl.), PERRAULT (M.-A.), KLEINKNECHT (D.) et ROZENBAUM (H.). - Polyarthrite rhumatoïde sévère, diabète insulino-résistant et syndrome de Klinefelter. Sem. Hôp. Paris, 1965, 41, 525.

MAYNARD SMITH (S.) et PENROSE (L.). -Monozygotic and dizygotic twin diagnosis. Ann. Eugenics, 1953, 18, 273.

NOWAKOWSKI (H.), LENZ (W.), BERGMAN (S.) et REITALU (J.). - Chromosome studies in identical twins with Klinefelter's syndrome. Path. Biol., 1963, 11, 1239.

TURPIN (R.), THOYER-ROZAT (J.), LAFOURCADE (J.), LEJEUNE (J.), CAILLE (B.), et KESSELER (A.). - Coïncidence de mongolisme et de syndrome de Klinefelter chez l'un et l'autre jumeaux d'une paire monozygote. Pédiatrie, 1964, 19, 43.

TURPIN (R.) et LEJEUNE (J.). - Les chromosomes humains. Gauthier-Villars, Paris 1965.

TURPIN (R.). - Les gémellités monozygotes hétérocaryotes. XXe Congrès de l'Association des Pédiatres de langue française, Nancy, vol. 3, pp. 205-220. L'Expansion scientifique française, 1965.