Translocation t(1p+; 2p-) identique chez une femme et son fils arriérés mentaux

J. LEJEUNE, J. LAFOURCADE, Marie-Odile RETHORÉ1 R. BERCEUR2, D, ABONYI3, B. DUTRILLAUX4 et P. CAYROCHE.

Extrait des Annales de Génétique 1968, volume 11, n° 3, pp. 177-180.


Résumé :

Une femme et son fils, de morphologie apparemment identique, sont tous deux porteurs d'une translocation autosomique t(1p+ ; 2p-). Les anomalies cliniques observées permettent de supposer que le remaniement est accompagné d'une variation quantitative du matériel héréditaire et que cette translocation n'est pas équilibrée. La similitude des phénotypes des deux porteurs semble correspondre une lésion chromosomique identique, transmise telle quelle de la mère à son fils.

Sommaire

Une femme et son fils, de morphologie apparemment identique, sont tous deux porteurs d'une translocation autosomique t(1p+ ; 2p-). Les anomalies cliniques observées permettent de supposer que le remaniement est accompagné d'une variation quantitative du matériel héréditaire et que cette translocation n'est pas équilibrée. La similitude des phénotypes des deux porteurs semble correspondre à une lésion chromosomique identique, transmise telle quelle de la mère à son fils.

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Observation

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I. - Observation du proposant (III,6, fig. 1)

Il s'agit du deuxième enfant d'une fratrie de 3, né le 4 juin 1964, pesant 2,380 g, au 8e mois d'une grossesse sans incident ; le père et la mère, non consanguins, étaient âgés respectivement de 27 ans et de 25 ans.

L'enfant nous a été adressé à l'âge de 2 ans 6 mois pour arriération mentale avec hypotrophie légère et dysmorphies mineures.

Le retard mental a été constaté très tôt : un test de Brunet Lézine pratiqué à l'âge de 13 mois a révélé un QD de 50. Lors de l'examen (2 ans 6 mois), l'enfant ne tient pas debout, ne prononce aucun mot intelligible.

L'hypotrophie somatique est peu importante : le poids est de 11,700 kg, la taille de 87 cm. Le périmètre crânien est de 47 cm (-2 DS).

La microcéphalie modérée est apparemment isolée, sans anomalie de la forme du crâne. Les cheveux sont blond cendré ; les iris de couleur bleu-vert, cryptiques, avec taches de Brushfield. Il n'y a pas d'hypertélorisme (espace intercaronculaire de 2,6), ni d'épicanthus, ni de strabisme. Les oreilles sont de taille, de forme et de position normales, le grand axe est cependant légèrement oblique en bas et en avant. Le nez est droit, normal. Il y a un léger retrognathisme sans micrognathie (Fig. 2). Le thorax est globuleux, les mamelons un peu trop écartés ; les organes génitaux externes sont normaux. Les fossettes métacarpo-phalangiennes sont prononcées ; les orteils semblent un peu plus gros que la normale. L'examen clinique ne décèle pas d'anomalie viscérale. Il n'a pas été possible d'entreprendre des examens radiologiques ni électriques approfondis.


Fig. 1. - Arbre généalogique de la famille I.P. N° 3240.


Fig. 2. - Sujets II4 et III6.

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Dermatoglyphes (Fig. 3)

Main droite

- Triradius axial en t se terminant en 13.

- Boucle radiale avec triradius cubital dans l'éminence hypothénar.

- Triradius sous digitaux : a4 ; b7 ; c9 ; d5.

Il existe une bifurcation dans le deuxième espace (région 11), une pelote dans le troisième (région 9), un triradius accessoire et une cible dans le quatrième (région 7).

- Plis de flexion de la paume et des doigts en position normale.

- Figures digitales : boucle cubitale sur tous les doigts sauf sur le IIIe où il y a une arche.

Main gauche

- Triradius axial en t se terminant en 13.

- Boucle radiale avec triradius cubital dans l'éminence hypothénar.

- Triradius sous digitaux : a3 ; b4 ; c9 ; d7.

Il existe une raquette en 9, un triradius accessoire et un cible en 7.

- Plis de flexion de la paume et des doigts en position normale.

- Figures digitales : boucle cubitale sur tous les doigts sauf sur le Ve où il y a une arche.


Fig. 3. - Dermatoglyphes du sujet III6.

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Caryotype (I.P. 3240)

L'examen a été réalisé sur du sang périphérique selon la microméthode habituelle. Les 15 mitoses analysées ont révélé un caryotype masculin 46,XY comportant un remaniement de structure intéressant 2 chromosomes des paires 1 et 2. Il existe dans chaque paire un chromosome apparemment normal. L'homologue du 1 normal est remplace par un élément submédian, où l'on reconnaît le bras long du 1 par l'existence d'une constriction secondaire. L'autre bras est trop long (1p+). L'homologue du 2 normal est remplacé par un élément à centromère subdistal, le bras court paraissant partiellement amputé (2p-) (fig. 4).


Fig. 4. - Caryotype du sujet III6.

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II. - Mère du proposant (II,4)

Née en 1939 d'une mère de 19 ans (I,1) et d'un père (I,3) Sur lequel nous n'avons aucun renseignement. L'arriération mentale de cette femme, analphabète, mal orientée dans le temps et dans l'espace, est profond. Le niveau mental pourrait correspondre à celui d'un enfant de 7 ans environ, mais il n'a pas été possible de le mesurer.

Les dysmorphies cranio-faciales sont mineures. On est frappé par la ressemblance avec son fils (fig. 2) en raison de la même forme de visage, de la coloration cendrée des cheveux et bleutée des iris. La seule différence pouvant être remarquée est le peu de développement des ailes du nez.

Le développement somatique est, par contre, normal ; réglée à 14 ans, cette femme a eu 3 grossesses :

III,5 : garçon né prématurément pesant 1700 g, hydrocéphale, porteur de malformations digitales non précisées, décédé en quelques heures.

III,6 : le proposant.

III,7 : fille née prématurément pesant 1680 g, porteuse de malformations : hydrocéphalie, division palatine, syndactylie des IIIe et IVe doigts de la main droite et décédée à 4 mois.

Le père de ces enfants (II,3), possède un caryotype normal, 46,XY (I.P. 3335).

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Dermatoglyphes (fig. 5)

La similitude des variations dermatoglyphiques entre la mère et son fils est grande :

Main droite

- Triradius axial en t' se terminant en 13.

- Triradius sous digitaux : a5 ; b7 ; c9 ; d11.

Il existe un triradius accessoire et une pelote en 11 ; une pelote en 9 ; un triradius accessoire et une boucle à ouverture cubitale en 7.

- Les plis de flexion de la paume et des doigts sont en position normale.

- Figures digitales : boucle cubitale sur tous les doigts sauf sur le IVe où il y a une raquette cubitale.

Main gauche

- Triradius axial en t' se terminant en 13.

- Triradius sous digitaux : a4 ; b5 ; c9 ; d9.

Il existe une pelote en 9.

- Les plis de flexion de la paume et des doigts sont en position normale.

- Figures digitales : tourbillon sur le 1er et le IVe ; raquette radiale sur le IIe ; boucle cubitale sur le IIIe et arche sur le Ve.


Fig. 5. - Dermatoglyphes du sujet II4.

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Caryotype (I.P. 3698)

Les 9 mitoses analysées ont révélé un caryotype féminin 46,XX comportant un remaniement chromosomique dont la morphologie est identique à celui remarqué chez le proposant t(1p+ ; 2p-) (fig. 6). Dix-huit pour cent des cellules de la muqueuse jugale portent un corpuscule chromatinien.


Fig. 6. - Caryotype du sujet II4.

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Discussion

L'hypothèse la plus simple pouvant rendre compte du remaniement chromosomique observé chez le proposant et sa mère est une translocation entre un segment du bras court d'un chromosome 2 et le bras court du chromosome 1 : t(1p+ ; 2p-).

La morphologie des chromosomes remaniés ne permet pas d'affirmer l'existence d'une duplication ou d'une déficience. Cependant les anomalies phénotypiques évoquent une anomalie quantitative du contenu génétique.

L'identité morphologique du remaniement chromosomique et la ressemblance des caractères phénotypiques de la mère et de son fils (arriération mentale, morphologie cranio-faciale et dermatoglyphes) rendent vraisemblable la transmission de la translocation telle quelle de la mère à son fils, sans recourir à un mécanisme plus complexe comme une aneusomie de recombinaison.

L'origine de la translocation observée chez II,4 reste incertaine : si sa mère (I,1) a un caryotype féminin normal, 46,XX indemne de tout remaniement chromosomique (I.P. N° 3697), son père I,3 n'a pu être examiné. Il est possible que la translocation soit apparue de novo chez II,4 mais on ne peut, en l'absence de l'étude caryotypique de I,3 écarter l'hypothèse d'un remaniement transmis. Cette éventualité n'est nullement exclue puisque sur les trois enfants issus de l'union de I,1 et de I,3, l'une, (II,4) est porteuse de la translocation et les deux autres (II,5) et (II,6,) sont décédés avant l'âge, de 1 an. L'absence de renseignement concernant ces deux enfants ne permet pas de conclure.

De plus on remarque que sur les trois enfants nés de II,4, l'un est porteur de la translocation (III,6) et les deux autres (III,5) et (III,7) étaient des prématurés malformés, décédés précocément. Bien que le caryotype de ces deux derniers soit inconnu, il n'est pas invraisemblable de penser qu'il pouvait s'agir de duplications-déficiences résultant d'une malségrégation.

Des exemples de translocation intéressant, soit le chromosome 1, soit le chromosome 2 et un autre autosome sont connus. Nous n'avons pas trouvé dans la littérature des cas similaires à celui rapporté ci-dessus et caractérisé par un remaniement chromosomique portant à la fois sur le 1 et sur le 2.