Une chimère, avec une population triploïde, décelable par trois systèmes de groupes sanguins

Delarue F., Liberge G., Salmon Ch. et Lejeune J.

Revue Française de Transfusion N° 13 Suppl. 1 : 129, 1969.


Sommaire

L'utilisation des marqueurs génétiques du globule rouge permet de reconnaître l'existence de doubles populations qu'il s'agisse de chimères ou de mosaïques. Par convention, la chimère est constituée par la réunion de deux individus d'origine génétique différente, tandis que la mosaïque définit tout autre type de double population qui peut être, en particulier, d'origine somatique. Toute chimère est donc nécessairement une mosaïque, maïs une mosaïque n'est pas nécessairement une chimère. Mous voudrions indiquer, à titre d'exemple, comment l'étude immunologique des systèmes de groupes sanguins des érythrocytes a permis l'analyse d'un type nouveau de chimère comportant une population diploïde normale à 46 chromosomes et une population triploïde à 6'a chromosomes (plaque 1). La donnée de base de cette étude est, en effet, la connaissance d'une double population décelable par l'analyse des caryotypes (1). Chez cet enfant, examiné à l'âge de trois mois, on trouvait les pourcentages suivants de cellules triploïdes : parmi les lymphocytes du sang : 5 % ; parmi les cellules de l'aponévrose du fascia lata : 21 % ; dans le foie, les gonades et la peau : 50 %.

L'étude immunologique des phénotypes érythrocytaires a permis d'affirmer avec certitude que le tissu hématopoïétique médullaire participait à cette chimère et, grâce à l'analyse des caractères génétiques observés, on a pu reconnaître la double contribution paternelle et discuter l'interprétation physio-pathologique.

Voici les résultats de la détermination des groupes sanguins du propositus (plaque 2) : on voit qu'une image d'agglutination partielle apparaît dans 3 systèmes génétiques indépendants : Rh, Kell et Kidd. Il était intéressant de savoir si les mêmes hématies portaient l'antigène C, l'antigène D, l'antigène K et l'antigène Jka ; dans ce but, nous avons séparé par l'anti-Rh standard les hématies Rh+ et nous avons étudié la population Rh-, ainsi préparée, pour les autres systèmes de groupes sanguins. On a pu, de cette manière, constater que la population non agglutinable par l'anti-Rh standard était bien également K- Jk(a-) (plaque 3). Nous sommes donc en présence, chez cet enfant, d'un mélange de 2 populations dont l'une est R1 r, Jk(a+), K+ et l'autre rr, K- et Jk(a-).

Nous avons mesuré les pourcentages respectifs de ces 2 populations à l'aide de méthodes quantitatives classiques utilisant l'anti-D et l'anti-Jka, et nous avons trouvé la même proportion relative des hématies D+ et Jk(a+). Ceci confirme les résultats qualitatifs des séparations. En définitive, la chimère correspond à un mélange de 30 % d'hématies D+, K+, C+, Jk(a+) et d'environ 70 d'hématies D-, C-, K-, Jk(a-) (plaque 4).Par analogie, avec les pourcentages observés dans les caryotypes des différents tissus, on peut raisonnablement admettre que la population D+, C+, K+, Jk(a+) est triploïde, et que la population D-, C-, K-, Jk(a-) est diploïde normale.

L'analyse des phénotypes érythrocytaires des parents permet de reconnaître une double contribution paternelle dans la chimère étudiée (plaque 5). On voit, en effet, que le père est Rh+, K+, Jk(a+) et l'on doit, de ce fait, admettre que la contribution paternelle est différente pour la population diploïde Rh-, et pour la population triploïde Rh+ de l'enfant. Cependant, si les données immunologiques reconnaissent la double contribution paternelle pour cette chimère, elles ne nous permettent pas de connaître le génotype de la population triploïde qui peut être, pour le système Rh par exemple, soit R1R1r, soit R1rr (plaque b). Les mêmes alternatives peuvent être évoquées pour les systèmes Kell et Kidd. On ne sait donc pas qui, du père ou de la mère, a fourni un double génome pour la population triploïde ; on sait seulement que le père a fourni, pour la population triploïde, une contribution différent de celle qu'il a fournie pour la population diploïde.

La population triploïde étant à la fois Rh+, K+ et Jk(a+), la possibilité d'une fécondation par un spermatozoïde diploïde ne peut être exclue. Au contraire, si l'on avait observé une lignée triploïde discordante pour ces 3 systèmes, par exemple : Rh-, K+, Jk(a+), cette idée aurait pu être écartée. De même, l'origine de la double population elle-même n'est pas encore élucidée. L'histoire obstétricale apporte ici un élément d'un très grand intérêt ; c'est la constatation d'une gémellité qui comportait outre le propositus étudié, un foetus macéré. Il est possible que ce dernier fût triploïde, malheureusement, le caryotype n'a pas été déterminé. Dans cette hypothèse, l'observation que nous présentons serait une chimère classique : l'embryon anormal triploïde ayant envoyé par anastomose chorionique des cellules qui auraient pu se greffer chez le jumeau. Dans cette perspective, nous avons mesuré le pourcentage de la population Rh+, un et deux ans après la naissance, sans observer de variation notable ; cependant, ces mesures seront poursuivies. On peut, en fait, envisager d'autres hypothèses : par exemple, celle de deux jumeaux issus du même oeuf, ayant subi un accident lors de la réduction chromatique et secondairement séparés en deux embryons, l'un triploïde non viable, l'autre qui serait la double population que nous connaissons.

La chimère présentée ici est un exemple de l'intérêt de l'étude parallèle des caryotypes et des systèmes de groupes sanguins. Dans ce genre, de travail, la précision des analyses et leur efficacité est d'autant plus grande que le nombre des systèmes génétiques explorés est plus élevé ; cette remarque s'appliquant, en fait, à toute analyse de génétique formelle humaine, en particulier à la rechercher d'exclusion de paternité. L'utilité de telles analyses est attestée par les découvertes récentes auxquelles elles ont contribué, telles le monozygotisme hétérocaryote (3) ou la possibilité de double fécondation (4). Elles peuvent ainsi apporter, sur les premiers stades de l'embryogénèse humaine, des informations qu'aucune autre méthode ne peut actuellement fournir.

Fréquence de la population triploïde dans différents tissus
tissufréquence des cellules triploïdes
lymphocytes0, 049
foie0, 523
aponévrose0, 214
gonades0, 561
peau0, 5
sang0,3
Phénotype du propositus
A1
Le (a - b+)
N SS Mi (a-) Mg-
P2
C± c D± ee e+ Cw-
k± kp (a-)
Fy (a + b+)
JK (a ± b+)
Lu (a-)
Xg (a+)
sécr : H LeaLebA
PGM1 2-1 PGM2 1-1
PAc BC AK 1-1
Gm (1, -2, 4, -6, 10, 11, 12)
Inv (-1, -2)
Hp 2-2
Population totalePopulation non agglutinable par anti-D
A1A1
NSSNSS
C± c D±ccddee
K+ k+ kp (a-)K- K+ Kp (a-)
Fy (a + b+)Fy (a + b+)
Jk (a± b+)Jk (a - b+)
Lu (a-)Lu (a-)
Pourcentage des hématies Rh+ et Jk (a+)
Anti-D%Anti-Jka%
témoin CcDee99témoin Jk (a + b+)85
témoin ccddee0témoin Jk (a-)0
propositus34propositus24
% corrigé34% corrigé27


Origine de la double population

Définition de la chimère
30 % de cellules triploïdes70 % de cellules diploïdes
R1 R1 ou R1rrrr
KKK ou Kkkkk
Jka Jka Jkb ou Jka Jkb JkbJkb Jkb

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Bibliographie

1.- LEJEUNE J., SALMON C., BERGER R., RETHORE M.O., ROSSIER A. et JOB J.C. Chimère 46 XX/69 XXY, Ann. Génét., 1967, 10 : 188

2 . - LEJEUNE J., LAFOURCADE J., SCHARER K., WOLFF E. de, SALMON C . , HAINES M. et TURPIN R. Monozygotisme hétécaryote, jumeau normal et jumeau trisomique 21, C.R. Acad. Sci., 1962, 254 : 4404

3. - TURPIN R., LEJEUNE J., LAFOURCADE J. et SAUMON C . Gémellités monozygotes et aberrations chromosomiques (monozygotisme hétérocaryote) C.R. Acad. Sci., 1963, 256 : 4786

4. - GROUCHY J. de, MOULLEC J., SALMON C., JOSSO N., FREZAL J. et LAMY M. Hermaphrodisme avec caryotype XY. Etude génétique d'un cas. Ann.Génét., 1964, 7 : 25