Evolution chromosomique d'un mélanome malin

R. BERGER1, J. LEJEUNE1 et J. LACOUR2.

Rev. Europ, Etudes Clin. et Biol, 1971, XVI, 476-481.


Résumé :

Résumé : L'évolution chromosomique spontanée d'un mélanome malin pendant 5 mois 1/2 s'est faite vers une réduction du nombre modal de chromosomes de 47 à 46 avec conservation des marqueurs. L'absence d'aggravation des anomalies chromosomiques va de pair avec une évolution locorégionale.

Sommaire

Les modifications des anomalies chromosomiques des tumeurs humaines avec l'évolution ont rarement pu être suivies " in vivo". Il est en effet relativement exceptionnel que l'examen cytogénétique d'une tumeur puisse être effectué à plusieurs reprises chez un même malade. Les observations publiées ainsi que celles des leucémies étudiées de façon séquentielle concernent en général des malades traités par chimio- ou radio-thérapie. C'est la raison pour laquelle il nous a semblé intéressant de rapporter une observation de mélanome malin dont l'examen cytogénétique a pu être fait à trois reprises, le traitement ayant été exclusivement chirurgical.

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Observation

Mme N. B..., née le 4 novembre 1941 a subi l'ablation d'une adénopathie axillaire gauche dont l'examen histologique a montré qu'il s'agissait d'une métastase de mélanome malin, trois semaines avant de consulter à l'Institut Gustave Roussy, le 14 avril 1965. On trouve alors à l'examen clinique des petits naevus disséminés sur tout le corps, dont aucun ne présente de signes de transformation et le point de départ de la tumeur ne peut être décelé. Cependant un petit naevus d'un millimètre de diamètre, assez pigmenté, situé sur le quadrant supéro-externe du sein gauche et une petite tumeur mollasse rougeâtre de la face externe du deltoïde paraissent justifier un examen histologique. L'exérèse, faite le 27 avril 1965 est suivie d'électro-coagulation. L'examen histologique montre l'absence de signes de malignité, quoique "l'intensité de la prolifération" du naevus mammaire "commande la surveillance de cette lésion" (Dr Weill).

Le 12 août 1965, on découvre une adénopathie axillaire gauche qui fait pratiquer le 23 du même mois un curage axillaire gauche étendu. Sur 21 ganglions prélevés, 17 sont le siège de métastases d'un mélanome malin.

La malade sera dés lors suivie régulièrement à l'Institut Gustave Roussy et va subir plusieurs interventions chirurgicales : le 16 octobre 1969, on découvre une adénopathie sous-claviculaire gauche assez volumineuse, qui est enlevée le 3 novembre 1969. Histologiquement il s'agit d'une métastase de mélanome malin presque entièrement achromique. Le 8 janvier 1970 on découvre à nouveau une adénopathie sus-claviculaire gauche et un curage chirurgical complet est fait le 8 avril 1970. Onze ganglions individualisés sont le siège d'une métastase de mélanome malin (Dr Prade). Le 16 septembre 1970 on découvre une adénopathie jugula-carotidienne gauche qui nécessite un curage cervical gauche, effectué le 25 septembre 1970. Les ganglions prélevés sont, là encore, le siège de métastases (Dr Weill).

Le 6 novembre 1970 une adénopathie spinale est décelée, qui est enlevée le 17 novembre 1970 L'examen histologique montre qu'il s'agit d'une métastase massive de mélanome malin.

En résumé, évolution pendant 5 ans 8 mois chez une femme jeune, d'une mélanome malin avec récidives loco-régionales multiples. Aucun traitement antimitotique n'a été appliqué. L'irradiation reçue par la malade est le fait d'examens complémentaires : une mammographie et onze clichés thoraciques jusqu'au 8 avril 1970, un puis deus clichés thoraciques respectivement les 23 septembre et début novembre 1970, avant la sixième intervention chirurgicale.

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Matériel et méthodes

L'examen cytogénétique a été fait à trois reprises, sur des fragments ganglionnaires prélevés lors des interventions du 8 avril 1970, du 25 septembre 1970 et du 17 novembre 1970.

Un examen " direct", après incubation en présence de colchicine pendant deux heures a été fait pour les trois prélèvements, ainsi qu'un examen après " culture " de 24 et 48 heures pour le premier examen, de 24 et 72 heures pour les deux suivants. La technique employée a été précédemment décrite (3). Cependant pour les 2e et 3e examens, le choc hypotonique a été également fait avec une solution de CLK à 10 p. 100 et le séchage de la lame de préparation dans la flamme d'un bec Bunsen.

Les comparaisons statistiques ont été faites avec le test du ?2.

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Résultats

Les résultats des examens chromosomiques sont résumés dans les tableaux I et II. Le nombre total de cellules analysées sur photographies a été respectivement pour les trois examens de 65, 218 et 119, dont 9, 22, et 12 caryotypes établis.

Des anomalies de nombre et de structure ont été observées. Trois chromosomes " marqueurs " certains (fig. 1) sont présents dans la plupart des cellules : un chromosome de type Bp- q+, de la longueur d'un chromosome n° 3, un élément de type Cp- de la longueur d'un des chromosomes des paires 6-8, un chromosome de type Dq- de longueur équivalente à celle d'un 18 ou d'un F. Dans quelques cellules cet élément est présent en double exemplaire. De plus, un des chromosomes de la paire I parait asymétrique, le bras long étant plus long que celui de son homologue (Iq+) Les mêmes marqueurs sont retrouvés aux trois examens. Ont été considérées comme normales (N) non seulement les cellules à 46 chromosomes, mais aussi les cellules incomplètes ne possédant aucun marqueur. Avec ce critère le nombre de cellules normales observées est très restreint : 2 cellules sur 65 au premier examen (après 2 heures d'incubation), 7 cellules sur 119 au troisième examen. Le caryotype des cellules à 46 chromosomes sans marqueur est celui d'une femme normale : 46,XX. Le caryotype a été établi également à partir des lymphocytes : c'est celui d'une femme normale, il n'y a en particulier aucune asymétrie des chromosomes n° I (fig. 2).

Dans les caryotypes anormaux des cellules tumorales, on note, outre la présence de marqueurs, des anomalies numériques de certains groupes : déficit dans les groupes B et C, excès dans les groupes E, F et G. Le nombre de chromosomes du groupe D est normal, comme celui des paires 2, 3 et I si on ne considère pas le chromosome Iq+ comme certainement remanié. Malgré quelques fluctuations de cellule à cellule, les anomalies les plus frappantes sont la perte constante de chromosomes des groupes B et C, et l'excès plus variable selon les cellules, de n° 16, de F et de G. La répartition des chromosomes dans les différents groupes semble peu varier au cours des trois examens successifs.

Par contre la variation du nombre des chromosomes des cellules anormales est nette au cours de l'évolution. Le mode est à 47 lors du premier examen (27/63) et à 46 lors des deux autres (107/218 et 49/112). La comparaison statistique entre les nombres chromosomiques montre que le nombre de cellules à 46 et 47 chromosomes est différent au seuil de 1 % entre le 1er et le 2e examen d'une part, entre le 1er et le 3e examen d'autre part, mais pas entre les deux derniers examens. Il en est de même si l'on compare les examens faits après deux heures d'incubation. Le nombre de cellules hypodiploïdes ou aneuploïdes (différents de 47) n'est pas différent entre le 1er et le 2e examen ni entre le 1er et le 3e, mais il l'est entre le 2e et le 3e examen.

La comparaison des nombres chromosomiques entre les différents temps de culture ne peut être faite que pour le deuxième examen. Il n'y a pas de différence significative entre 2 heures et 24 heures. Par contre la différence est significative au seuil de 1 % si l'on compare le nombre des cellules à 47 chromosomes et celui des cellules aneuploïdes (mais pas pour les cellules hypodiploïdes seules examinées après 2 heures et 72 heures). Il en est de même pour les cellules à 47 chromosomes examinées après 24 heures et 72 heures de culture. Il semble donc qu'au bout de 72 heures " in vitro ", la proportion de cellules à 47 chromosomes tende à augmenter.


Fig. 1. - Caryotype de cellule tumorale à 46 chromosomes.


Fig. 2. - Caryotype normal à 46 chromosomes (culture de sang).

Tableau I. - Distributions des nombres de chromosomes.
Nombre de ChromosomesNombre total de cellules
232728333436373940414243444545N4646N47484985N88909294
I) Durée de culture
2 heures 111122458221149
24 heures21216
48 heures1215110
11111424811227265
II) Durée de culture
2 heures113212275455
24 heures1593371157
72 heures1111346547*35*111106
11111471326107476111218
III) Durée de culture
2 heures11124561713158411189
24 heures4173125
72 heures11125
11124562214951241113119
* Dont 4 endomitoses
Tableau II. - Caryotypes
Nombre de cellules123BCD1017-18FGDq-Bp-q+CP-Nombre de chromosomes
1er examen
1222211534651144
22223126245511146
1322312625641146
12223106445421146
1222311635651147
12223126246511147
12223126255521148
12224116346421148
2e examen
121231263465145
1112312625651145
2222410634651146
123241162555146
12223116255511146
12133116256411146
1222411624652147
1222310634651145
1222311625651146
1222311624652146
1223311624651146
1222312624651146
1222411525651146
1232311625651147
122231163565146
1222312625641146
12223116246511146
1222313624551146
12223116355421147
1222312625651147
12223116346511147
3e examen
1222311634641145
12223106346511146
1222311625651146
12223106347411146
12223106345521146
2222311634651146
12223116346411146
12223116236422146
12223136246511148
12223116255512248
12233116356421149

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Discussion

Les anomalies chromosomiques observées dans ce mélanome, sont, comme il est habituel dans ces tumeurs, à la fois numériques et structurales. Cependant les anoma-lies observées sont ici avant tout des remaniements de structure puisque le clone majoritaire est pseudo-diploïde au cours des deux derniers examens. Les clones pseudo-diploïdes paraissent rare-ment observés au cours des mélanomes (3, 7, 9 et 11) et le nombre des chromosomes des cellules tumorales est souvent élevé, hypo-tétraploïdes. Les marqueurs décrits ont une morphologie variable selon les cas. Les caryotypes de la tumeur étudiée ici sont relativement homo-gènes. On n'observe pas d'anoma-lies de la répartition entre les chromosomes 2 et 3 et de déficit dans le groupe D comparable à ce que nous avons constaté dans d'autres mélanomes malins (3). Par contre la perte dans les groupes B et C est retrouvée et suggère que les marqueurs ont été formés, au moins partiellement, à partir des chromosomes de ces groupes.

Le résultat le plus intéressant concerne à notre avis l'évolution des anomalies chromosomiques dans le temps : si les aberrations de structure sont identiques, les nombres de chromosomes par cellule ont dévié en 5 mois 1/2 d'évolution spontanée, passant de 47 à 46. Tout semble donc se passer comme si l'évolution des anomalies chromosomiques allait, non pas vers un degré de complexité croissant comme il est habituel au cours des processus malins, mais vers une stabilisation ou même un degré d'anomalies moindre alors que de nouvelles métastases loco-régionales apparaissaient.

La comparaison entre les anomalies chromosomiques observées dans les tumeurs et leurs métastases ou entre plusieurs métastases d'une même tumeur a donné des résultats variables [revue in Berger, (3)]. Dans l'ensemble cependant il y a une bonne corrélation entre ces anomalies [discussion in Atkin (1)], ce qui suggère qu'une tumeur est formée à partir d'un clone, parfois de deux, plus rarement d'un nombre plus important, il y a relativement peu de données sur l'évolution des remaniements chromosomiques des tumeurs dans le temps. Certaines tumeurs, dans lesquelles des différences ont été trouvées à des examens successifs, ont subi une chimio- ou une radiothérapie, telles les tumeurs laryngées étudiées par Maeda et coll. (6), le rabdomyo-sarcome analysé par White et Cox (1 g6 fi), le Iymphome de Burkitt étudié par Clifford et coll. (4) et le cancer ovarien observé par Visfelt et Lundwall (10). Slot (8) a observé une déviation du nombre modal de chromosomes (de 60 à 64) en l'intervalle de 2 mois dans un liquide d'ascite métastasique d'un cancer gastrique non traité. Benedict et coll. (2) ont observé une déviation du nombre de chromosomes et l'apparition d'un nouveau marqueur lors de la récidive d'un méningiome malin. Conen et Erkman (5) pour leur part, signalent avoir constaté un caryotype similaire lors de l'examen d'un sarcome méningé et d'une récidive de cette tumeur.

Une évolution spontanée des anomalies chromosomiques peut donc être observée " in vivo " dans les tumeurs, comme elle l'a été à diverses reprises dans les leucémies. La particularité de l'observation présentée ici réside bien dans le contraste entre l'évolutivité du processus tumoral qui reste cependant purement loco-régional jusqu'à présent, et l'absence d'aggravation des anomalies chromosomiques. Deux questions se posent alors : l'absence d'aggravation des anomalies cytogénétiques est-elle la cause de l'absence de dissémination du processus tumoral ? Est-ce l'existence d'une réaction immunologique, comme on en connaît dans certains mélanomes, qui pourrait expliquer l'absence de généralisation cher la malade ? Il est actuellement impossible de répondre à ces deux questions. Il serait néanmoins important de comparer l'importance des remaniements chromosomiques des mélanomes malins, selon que la tumeur est au stade de généralisation ou seulement au stade de l'extension loco-régionale.


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Bibliographie

1. ATKIN N. B. Cytogenetic studies on humais tumors and premalignant lesions ; the emergence of aneuploid cell lines and their relationship to the process of malignant transformation in man. In : Genetic concepts and neoplasia. Williams and Wilkins Co, Baltimore, 1969.

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3. BERGER R. Sur la méthodologie de l'analyse des chromosomes des tumeurs. Thèse Sc. Nat., Paris, 1968.

4. CLIFFORD P., GRIPENBERG U., KLEIN E., FENYO E. M. et MALANOV G. Treatment of Burkitt's lymphoma. Lancet, 1968, 2, 517.

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10. VISFELDT J. et LUNDWALL F, Alteration of karyotypic profiles in human cancerous effusion following treatment with antineoplastic drug, Acta Path. Microbiol. Scand., 1970, 78, 551.

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12. WHITE L, et Cox D. Chromosome changes in a rhabdo-myosarcoma during recurrence and in cell culture. Brit. J. Cancer, 1967, 21, 684.