Trisomie 14 en mosaïque chez une enfant multimalformée

Marie-Odile RETHORÉ1, J. COUTURIER2, Sophie CARPENTIER3, J. FERRAND4, J. LEJEUNE5

RETHORÉ M.-O., COUTURIER J., CARPENTIER S., FERRANT J., LEJEUNE J. (1975). - Trisomie 14 en mosaïque chez une enfant multimalformée. (Ann. Génét., 18, n° 1, 71-74)


Résumé :

Chez une fille, nouveau-née, multimalformée, les examens chromosomiques, effectués sur une culture de sang et sur une biopsie cutanée, révèlent un très petit clone 47,XX,+D. L'analyse, en bandes R, du chromosome excédentaire permet de conclure à une trisomie 14 en mosaïque. Divers remaniements du chromosome 14 sont discutés.

Sommaire

Au terme d'une grossesse de 43 semaines sans incident, l'enfant, du sexe féminin, est née le 10 février 1974 pesant 3,140 kg, mesurant 44 cm et ayant un périmètre crânien de 35 cm.

Le père, né en 1933, souffre d'une paralysie congénitale du membre supérieur droit.

La mère, née en 1943, est en bonne santé. Elle n'a pris aucun médicament et n'a pas subi d'irradiation. Ses deux autres enfants, un garçon et une fille, se développent normalement.

L'existence d'un ensemble dysmorphique et d'une cardiopathie cyanogène compliquée d'un encombrement pulmonaire permanent a motivé l'hospitalisation de l'enfant le 3 avril 1974. Le poids était alors de 3,110 kg (NI = 4,5 kg), la taille de 46 cm (NI = 55 cm) et le périmètre crânien de 37 cm (NI = 40 cm). Le décès est survenu le 17 mai 1974. La vérification anatomique n'a pas été effectuée.

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Syndrome dysmorphique (fig. 1 et 2).

Le visage est bouffi, pâle et cyanotique. L'implantation des cheveux en retrait sur le crâne dégage totalement le front qui est haut. Un hémangiome, visible tout le long de la suture métopique, se prolonge sur l'ensellure nasale qui est aplasique. L'écartement des caroncules lacrymales est exagéré (3,7 cm). Cet hypertélorisme s'accompagne d'un épicanthus plus marqué à gauche où l'ouverture des paupières est réduite. Les iris, foncés, portent des taches de Brushfield. Le nez est très court, son extrémité antérieure charnue ; les orifices narinaires s'ouvrent vers le bas. La lèvre supérieure est très longue, le philtrum étroit, le palais ogival, la lèvre inférieure éversée, le menton en retrait. Le pavillon des oreilles, très petit, est implanté bas. A droite, la moitié supérieure du pavillon est recouverte par un large ourlet martelé sous lequel se perd l'anthélix très saillant dans sa moitié inférieure ; le lobule est perpendiculaire au plan de la face. A gauche, la partie supérieure du pavillon, largement ourlée, est légèrement rabattue ; la branche horizontale de l'anthélix et l'antitragus sont très saillants ; le lobule est perpendiculaire au plan de la face.

Le cou est très court et porte de larges replis cutanés. Les épaules sont déportées en avant ; les muscles de la ceinture scapulaire sont hypoplasiques ; le thorax est en carène. Il existe un souffle systolique et une hépato-splénomégalie importante, une petite hernie ombilicale, une subluxation de la hanche droite. Les organes génitaux externes ont un aspect normal.

Les doigts sont fléchis en permanence, l'index recouvrant le pouce, l'auriculaire et le médius recouvrant l'annulaire. Les pieds sont en piolet ; l'écart des premiers orteils est exagéré.

Les dermatoglyphes (fig. 3) n'offrent pas de particularités notables si ce n'est quelques " points de capiton " au niveau des plis de flexion des paumes.


Fig. 1 et 2. - La patiente à l'âge de deux mois.


Fig. 3. - Schéma des dermatoglyphes de la patiente.

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Examens complémentaires.

- ECG : axe à 90° (le 4-4-1974).

- Examens radiographiques : coeur augmenté de volume. Squelette normal. Urographie intraveineuse normale.

- Fond d'oeil : rétine gauche pâle. Vaisseaux très fins.

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Cytogénétique.

Le résultat des examens chromosomiques effectués chez la proposante (I.P. N° 14.263) est résumé dans le tableau 1.

Tableau I
Tissus examinésnombre de cellules analysées
I.P. N° 1426346, XX47, XX, +14
Sang192
Boipsie de peau222

L'analyse de la structure fine des chromatides obtenue par dénaturation des préparations par la chaleur selon la méthode de Dutrillaux et Lejeune [3] montre un caryotype féminin normal dans les mitoses à 46 chromosomes et un chromosome 14 excédentaire dans les cellules à 47 chromosomes. Ces observations permettent de conclure à une constitution en mosaïque : 46,XX/47,XX,+14 (fig. 4). Un fragment cutané est conservé dans l'azote liquide sous le N° I.P.C. 388.

L'examen des chromosomes des parents de la proposante n'a pas été effectué.


Fig. 4. - Montage réalisé à partir de trois mitoses de la patiente. Groupe D en bandes R : a) issu d'une cellule 46,XX. b et c) issu de deux cellules 47,XX, +14.

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Discussion

Seules, les techniques de marquage des chromatides permettent de distinguer les uns des autres les chromosomes du groupe D.

L'autoradiographie [4] et les méthodes de bandes Q[1], R[3] et G[2] montrent que chez tous les patients atteints du syndrome décrit par Patau et coll. en 1960 [9], le chromosome D présent en triple exemplaire est toujours le même, le chromosome 13 par définition.

Un cas de trisomie 14 est rapporté par Murken et coll. [7]. L'identification des chromosomes par autoradiographie ne permet pas d'affirmer l'intégrité du chromosome 14 excédentaire. Dans cette observation, la trisomie est homogène ; dans la nôtre, elle n'est présente que dans un très faible pourcentage des cellules. La concordance phénotypique des deux patients est grande : microcéphalie ; front haut ; hypertélorisme important ; aplasie de l'ensellure nasale ; épicanthus unilatéral et asymétrie des fentes Palpébrales ; longue lèvre supérieure ; implantation basse des oreilles ; pavillons petits et très ourlés ; cou court ; thorax en carène ; malformation des extrémités ; hypotrophie staturo-pondérale. Chez le malade de Murken il existe une fente palatine, chez le nôtre, une cardiopathie responsable du décès précoce.

Les huit observations [11] de trisomie pour la région proximale du chromosome 14 résultent toutes, sauf celle de Muldal et coll. [6] de translocations parentales équilibrées. Il en est de même pour celle de Pfeiffer et coll. [10] dans laquelle la trisomie pour l'extrémité distale du chromosome 14 est associée à une monosomie de la région télomérique du 21. Dans le cas rapporté par Opitz et coll. [8] la trisomie 14, quasi complète, résulte de la malségrégation d'une translocation maternelle t(X;14). Dans ces cas complexes, la diversité cytologique rend très difficile l'interprétation du phénotype.

Si la trisomie complète du chromosome 14 semble être tout à fait exceptionnelle chez les enfants nés vivants, sa fréquence est relativement élevée dans les produits de fausse couche spontanée.

Dans une étude actuellement en cours et portant sur seize lignées cellulaires congelées, issues de cultures d'embryons trisomiques D homogènes, Boué et coll. (communication personnelle) ont observé une trisomie 14 dans dix lignées, une trisomie 13 dans deux lignées et une trisomie 15 dans quatre lignées. Parmi les quinze embryons porteurs d'une trisomie D homogène analysée par Therkelsen et coll. [12] quatre sont trisomiques 14, dix trisomiques 15 et un trisomique 13. Dans l'étude de Kajii et coll. [5] portant sur sept embryons trisomiques D homogènes, une trisomie 14 a été trouvée dans quatre spécimens, une trisomie dans trois.

La viabilité de ces trisomies 14 paraît donc, d'une façon générale, réduite et conditionnée par la présence ou l'absence de malformations viscérales ; l'observation de nouveaux cas serait nécessaire pour la préciser.


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Références

1 . CASPERSSON T., ZECH L., JOHANSSON C., MODEST E.J. (1970). - Identification of human chromosomes by DNA-binding fluorescent agents. Chromosoma (Berl.), 30, 215.

2. DRETZ M.E., SHAW M.W. (1971). - Specific banding patterns of human chromosomes. Proc. nat. Acad. Sci. (Wash.), 68, 2073.

3. DUTRILLAUX B., LEJEUNE J. (1971). - Sur une nouvelle technique d'analyse du caryotype humain. C. K. Acad. Sci. (Paris), 272, 2638.

4. GERMAN J. (1964). - The pattern of DNA synthesis in the chromosomes of human blood cell: J. Cell. Biol., 20, 37.

5. KAJII T., OHAMA K., NIIKAWA N., FERRIER A., SUGANDHI A. (1973). - Banding analysis of abnormal karyotypes in spontaneous abortions. Amer. J. Hum. Genet., 25, 539.

6. MULDAL S., ENOCH 5.B., AHMED A., HARRIS R. (1973). - Partial trisomy 14q- and pseudo xanthoma elasticum. Clin. Génét., 4, 480.

7. MURKEN J.D., BAUCHINGER M., PALITZSCH D., PFEIFFER H., SUSCHKE J., HAENDLE H. (1970). - Trisomie D2 bei einem 21 /2 jährigen Mädchen (47,XX, + 14). Humangenetik, 10, 254.

8. OPITZ J., PALLISTER P.D., RUDDLE F.H., (1973). - An (X;14) translocation, unbalanced, 47 chromosomes. Repository identification n° GM-74. Cytogenet. Cell. génét., 12, 291.

9. PATAU F., SMITH D.W., THERMAN E., INHORN S.L., WAGNER H.P. (1960). - Multiple congenital anomaly caused by an extra chromosome. Lancet, i, 790.

10. PFEIFFER R.A., BUTTINGHAUS K., STRUCK H. (1973). Partial trisomy 14 following a balanced reciprocal translocation t(14q-;21q+). Humangenetik, 20, 187.

11. RAOUL O., RETHORÉ M.-O., DUTRILLAUX B., MICHON L., LEJEUNE J. (1975). - Trisomie 14q partielle. I. -Trisomie 14q partielle par translocation maternelle t(10;14)(p15.2; q22). Ann. Génét., 1975, 18, n° 1, 35-39.

12. THERKELSEN A.J., GRUNNET N., HJORT T., MYHRE JENSEN O., JONASSON J., LAURITSEN J.G., LINDSTEN J., BRUNN PETERSEN G. (1973). - Les accidents chromosomiques de la reproduction. Colloque de l'INSERM. Centre International de l'Enfance, p. 81.