Les instincts de l'amour

Jérôme LEJEUNE (de l'Académie Pontificale des Sciences)

L'Homme Nouveau du 15 février 1976. [Publié initialement dans " L'Observatore Romano " du 26 janvier.]


Sommaire

Reconnaître un ami parmi la foule des visages, c'est observer que tous les hommes ont la même nature, bien que chacun d'eux soit unique. La raison de ce phénomène est la propagation de l'espèce par le moyen de deux parents.

La production de masse des unicellulaires, le bourgeonnement des végétaux ou la parthénogenèse des insectes ne font que des exemplaires de série. Seule la conjonction de deux cellules parentales, compatibles mais différentes fournit à chaque descendant une combinaison inédite.

L'espèce et l'individu en tirent avantage.

L'individu y trouve sa personnalité biologique et l'espèce en reçoit une diversité qui lui permet de s'adapter.

Mais une contrainte nouvelle en résulte, l'espèce est divisée en deux catégories : les mâles et les femelles. Même chez les hermaphrodites comme les escargots la conjonction ne peut se faire qu'entre sujets des deux sexes. Au moment du rapport l'un est au stade mâle et l'autre au stade femelle et nul individu ne peut se féconder seul.

Quant aux moyens de rapprocher le spermatozoïde mâle de l'ovule femelle, la nature fait montre d'une étonnante variété.

Depuis l'ignorance absolue entre les deux parents, comme le poisson mâle épandant sa laitance sur des œufs frais pondus dont il ne connaîtra jamais la productrice, jusqu'au rite de séduction le plus élaboré comme la danse nuptiale du mâle de l'épinoche engageant la femelle à visiter son nid, tout semble-t-il, a été réussi. Même l'incroyable gageure de faire porter les enfants par le mâle est pleinement …. comme on le voit chez les hippocampes où après une cour empressée, la femelle pond ses œufs dans la poche ventrale du mâle qui les féconde au passage et met plus tard au monde des petits hippocampes dans les douleurs de l'enfantement.

Chaque espèce a sa manière propre, et chaque individu reçoit dès sa naissance tous les instincts qu'il faut pour trouver, le moment venu, le comportement amoureux qui convient. Avec la même précision qui détermine la forme du corps et sa physiologie, le patrimoine génétique inscrit dans le câblage des cellules nerveuses le programme exact qu'il faut suivre.

Haut

Comportement et finalité

Cette hérédité des comportements évoque une finalité, qu'on exprime naïvement en disant que l'oiseau fait son nid pour élever ses petits.

Ce raccourci fort clair, recouvre un phénomène complexe. Nous sommes fort foin de pouvoir expliquer le pourquoi et le comment des instincts, mais un exemple simple nous montrera leur nécessité.

Un véhicule automobile est un engin très finalisé, chaque organe étant ordonné au but de transporter les personnes. Certes le propriétaire peut en faire ce qu'il veut. Il peut le passer au marteau-pilon pour en faire des parallélépipèdes tassés, objets de conversations mondaines et artistiques, ou bien le transformer en cabanes à lapins. Mais tout usage non conforme aux instructions du constructeur est défavorable à l'engin. Même l'utilisation judicieuse ne peut être laissée au bon plaisir de chacun sous peine de dommages aux personnes. Le code de la route et les règles de conduite ne sont point des tabous ; circulation à sens unique ou diverses interdictions selon les circonstances ou la couleur des feux sont des précautions fort utiles pour l'engin et le pilote.

On comprend mieux dès lors l'indispensable hérédité des instincts. Les animaux sont comme on sait de merveilleuses machines, mais à pilote incorporé. L'homme aussi. Et l'école des animaux nous apprend beaucoup sur leur maître.

Haut

La rencontre des partenaires

L'appétit génital, déterminé par les hormones, rythmé par les saisons, déclenche chez le mâle la quête de la femelle et son acceptation par celle-ci. Il suffit d'évoquer le printemps pour voir que le temps des amours existe aussi pour nous.

Dans la rencontre des partenaires tous les signaux sont mis en jeu. De la petite lanterne de la femelle du ver luisant à l'appel du mâle, tous les sens sont mobilisés. Un seul parfois suffit comme on le voit chez certains papillons. Chez le grand paon de nuit les antennes du mâle sont si exquisément sensibles aux senteurs de la femelle qu'il détecte une seule molécule. Remontant vers la source il vole des kilomètres pour aller courtiser l'émettrice, même si celle-ci n'est qu'une fiole contenant l'attirante odeur.

Chez l'homme rien n'est oublié, des attraits de la parure, aux enivrements des parfums, sans omettre la musique et la danse et tous les arts rassemblés.

L'attirance entre les deux sexes est la règle évidente, puisqu'un instinct ne peut se transmettre que s'il est favorable à la propagation. Aussi le commun langage qualifie de contre-nature tout commerce homosexuel. Presque inconnu à l'état libre il peut se voir chez les captifs comme la vache taurelière qui tente vainement de monter ses compagnes.

Mis à part de très rares constitutions anormales, comme certaines aberrations des chromosomes sexuels, ou certains cas d'intersexualité génétique ou hormonale, l'homosexualité humaine ne s'accompagne pas de perturbations décelables.

Pour expliquer cette fausse route, deux interprétations sont possibles. L'une envisage la masculinisation du cerveau chez la femme (ou sa féminisation chez l'homme) par un facteur chimique inconnu. Que le câblage cérébral qui préside à l'instinct sexuel puisse être ainsi perturbé serait d'une extrême importance : sur l'organisme en plein développement, un trouble de l'équilibre hormonal pourrait-il modifier le comportement génital ? Quel médecin oserait vérifier cette théorie par l'expérimentation chez l'homme ? Hélas certaines sociétés livrent à l'expérience des cohortes de jeunes filles offertes dès la puberté à la contraception chimique.

L'autre hypothèse est une fixation erronée, très précoce, invétérée par l'habitude comme l'avait subie le corbeau du Lorentz, qui élevé par lui, prenait finalement un corbeau pour un homme et l'homme pour un corbeau.

Les biochimistes d'une part et les éthologistes de l'autre ont peut être tous deux une part de raison. La médecine et l'hygiène mentale en tireraient un grand profit.

Haut

La protection du descendant

Les merveilles de l'instinct maternel et la protection par le mâle de sa progéniture sont si profondément inscrits dans la nature qu'il est presque inutile de la mentionner. La femelle qui défend ses petits, l'oiseau mâle qui les couve ou qui les alimente ou le primate hérissé qui couvre la retraite de sa horde attaquée, sont l'image même de la vie.

Mais le déclenchement d'instincts aussi puissants et si hautement intégrés dans une conduite efficace, n'utilise parfois que de très simples signaux. La poule par exemple, mère attentive s'il en fût accourt vers son petit qui pépie éperdu, mais reste aveugle à son poussin lorsqu'une paroi de verre assourdit ses appels.

Quiconque a entendu le premier cri d'un nouveau-né, sait par expérience profonde, sa force irrésistible. Si certaines législations autorisent l'avortement ne serait-ce point simplement par l'absence de déclenchement de l'instinct parental lorsque celui qu'on rejette n'est pas assez fort pour gémir ?

Haut

L'instinct de fidélité

L'élevage des petits et leur première éducation imposent la persistance de leurs défenseurs attitrés, d'où la monogamie, saisonnière ou définitive, d'autant plus assurée que la progéniture doit être assistée plus longtemps.

Dans les espèces monogames, si fréquentes chez les oiseaux et chez de nombreux mammifères, la retenue des promis puis la solidité des couples sembleraient des contes moraux s'ils n'étaient des faits observés. Les fiançailles des choucas et leur union indissoluble, ou encore l'étonnante folie qui saisit une oie grise après un adultère, illustrent une expression familière. La petite oie blanche d'autrefois loin d'être une moquerie était une comparaison tout à fait naturelle.

Si la fidélité s'étend à tous les âges et à tout membre du clan, on voit quelle cohésion et quelle résistance, cet instinct confère au groupe. L'ignorance où nous sommes des mécanismes qui déclenchent cet instinct de fidélité à la famille élargie explique peut-être la résurgence, chaque fois repoussée et toujours renaissante, des euthanasies proposées entre les jeunes imparfaits ou les âgés trop affaiblis.

Haut

Les théories sexologiques

L'homme n'est nullement libéré des instincts qui sont tout aussi forts chez lui que chez les animaux, mais il est seul capable d'oser se gouverner par l'usage de la raison.

Deux voies sont ici possibles. L'une est de rationaliser telle conduite qu'on choisit et l'autre est d'adopter la conduite qu'on pense la mieux raisonnée.

Pour établir leurs théories les sexologues emploient la même méthode que les géomètres, s'appliquant à généraliser un système. Certains postulats sont abandonnés alors que d'autres sont conservés et de ce fait privilégiés.

Le primat du plaisir peut être décrété, affaiblissant ou refusant toutes les autres tendances ; le choix du partenaire, l'amour du descendant et l'instinct de fidélité. Au plus simple, le plaisir solitaire se canalise dans une impasse. Acceptant le choix du conjoint, mais écartant la descendance, l'égoïsme à deux s'établit. Si la fidélité est à son tour affaiblie, la promiscuité est la règle. Si le choix du conjoint peut être dévié, le sexe même est nié. A l'extrême on pourrait ne garder que le plaisir même, en abolissant tout le reste. Dans une telle société, les relations se limiteraient à des prestations voluptueuses aussi fréquentes que possible.

Ce monde existe en effet. Il est même plus vieux que le nôtre. Echangeant sans répit la volupté suprême de la régurgitation provoquée par la titillation des antennes, des ouvrières stériles composent l'énorme jabot social que nous appelons fourmilière.

Haut

L'équilibre des amours

Entre les tendances du sexe, il existe deux équilibres. L'un n'excite ni ne satisfait aucun de ces instincts, c'est l'état de célibat chaste. L'autre excite et satisfait également chacun d'eux, c'est l'état de mariage.

Sur quel critère choisir entre ces états stables et les géométries variables que nous évoquions tout à l'heure.

On comprend que la société impose les normes qui lui sont favorables, et la pruderie de façade marque sans exception l'état totalitaire. Mais pour l'individu, comment pourrait-on démontrer, par référence à une nature abstraite, que la raison puisse façonner un corset ajusté pour tous, sans être incommodé à chacun ?

Nous avions remarqué au début que c'est la reproduction sexuée qui forme des individus. Serait-il surprenant que la manière dont nous gérons les instincts du sexe retentit sur notre façon de concevoir la vie ?

Si toute religion implique une morale, serait-ce parce que nous sommes ainsi faits que nos actes conscients ou voulus, nous ouvrent ou nous ferment au plein message de la vie ?

Le biologiste ne peut trancher mais il bute sur l'évidence. Si Dieu n'existait pas, toute morale serait vaine ; mais si elle est une voie, elle est le simple bon sens.