La biologie dénaturée

Jérôme Lejeune

In: Idées et doctrines, Apocalypse de l'an 2000, 63-75, Hachette 1976


Sommaire

L'emprise de l'homme sur les manifestations de la vie s'est, comme tous ses pouvoirs, considérablement accrue dans un passé récent.

Depuis le paléolithique jusqu'à nos jours, avec la domestication des animaux familiers et la sélection des plantes utiles, l'homme a fait de la génétique en respectant les phénomènes naturels.

C'est seulement très récemment qu'une connaissance accrue des modes de transmission de la vie, a rompu cet équilibre en exploitant des techniques que les processus naturels ne peuvent en aucun cas réaliser.

Pour ne citer que quelques exemples l'utilisation à grande échelle de l'insémination artificielle chez les animaux d'élevage a permis de surmonter des barrières géographiques ou de comportement sexuel autrefois insurmontables. De même, la manipulation génétique des bactéries a récemment permis de modifier à volonté certains caractères génétiques et de confectionner des souches qu'aucune sélection naturelle ou artificielle n'eût été capable de produire.

Cet accroissement explosif de nos connaissances représente pour l'homme même un péril redoutable puisque les manipulations génétiques apparaissent maintenant possibles sur notre propre espèce.

Devant cette rupture brutale d'un équilibre multimillénaire entre l'être pensait et la nature vivante surgit une profonde angoisse. Notre génération posséda-telle assez de sagesse pour utiliser prudemment la biologie dénaturée ?

Sans nous étendre trop longuement sur les mécanismes moléculaires de transmission de la vie, et sans entrer dans le détail des techniques de laboratoire, il est possible de passer rapidement en revue les applications prévisibles des moyens déjà disponibles.

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I - La modification génétique chez les bactéries

L'information génétique se trouve, comme on sait, véhiculée par une molécule particulière, l'ADN. Selon l'ordre dans lequel les bases puriques et pyrimidiques, se succèdent sur cette très longue molécule, un véritable code chimique se trouve institué. Un peu à la manière de la bande d'un magnétophone, sur laquelle se trouve enregistrée toute une symphonie, les chromosomes contenant cet ADN, et situés dans le noyau de chaque cellule, portent l'information génétique.

De même que l'insertion d'une mini cassette dans un magnétophone en état de marche oblige ce dernier à restituer exactement l'oeuvre enregistrée, de même le matériel génétique inclus dans un noyau cellulaire dicte à la cellule et à ses descendances un comportement particulier.

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Le découpage de l'ADN

Chez les organismes aussi rudimentaires que les bactéries, la molécule d'ADN peut être modifiée relativement aisément. Depuis quelques années on connaît en effet des enzymes capables de couper la molécule en des endroits strictement déterminés, tels qu'il soit possible de préparer des pièces détachées qui puissent venir très exactement s'emboiter dans la cassure ainsi créée. Il est ainsi possible, de prélever un segment d'ADN sur un organisme quelconque et de l'inclure dans 1e patrimoine génétique d'une bactérie. Da précision et l'efficacité laissent encore à désirer mais le principe est indiscutablement acquis.

Ces phénomènes sont tout à fait différents des mutations ordinaires.

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Les mutations provoquées

Depuis fort longtemps on savait en effet que les radiations atomiques, ou certaines substances chimiques hautement réactives telles les "radicaux libres", pouvaient modifier localement la molécule d'ADN, y produisant un changement très localisé, un peu comme la coquille d'imprimerie résultant de l'inadvertance d'un typographe.

Ces mutations, d'emblée stables et d'emblée transmissibles, étaient strictement imprévisibles. le rayonnement frappant n'importe où, on ne pouvait prévoir quel gène serait touché, ni dans quel sens il serait modifié. D'où la nécessité d'attendre les résultats dont l'immense majorité se révèlent défavorables, et de sélectionner éventuellement le chargement intéressant qui aurait pu, par chance, se produire.

De toutes façons ces mutations provoquées ne pouvaient que modifier à l'aveugle un gène préexistant, mais nullement en inclure un nouveau.

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Les mutations dirigées

L'inclusion de nouveaux gènes est possible chez les bactéries en utilisant comme transporteur un virus, un bactériophage qui remorque un fragment étranger à l'intérieur du corps bactérien.

En couplant les deux techniques de découpage de l'ADN et d'introduction par un agent vecteur, des monstruosités pourraient être produites, et des bactéries contenant un gène d'origine humaine pourraient être obtenues.

A priori, on pourrait envisager de faire fabriquer ainsi certains produits utiles et dont la synthèse est fort délicate (polypeptides hormonaux, médicaments divers, etc... ) en transformant des cultures bactériennes qui deviendraient ainsi des manufactures peu coûteuses et fantastiquement spécialisées.

Toutefois l'incertitude des manipulations faisant redouter l'apparition de souches pathogènes encore inconnues, résistantes à toute médication, ou encore des modifications imprévues rendant éventuellement cancérogènes des souches jusqu'ici banales, a poussé l'Académie des Sciences de Washington à proposer un moratoire sur ces expériences tant que leurs conséquences sont encore trop mal connues.

Une telle prudence est peut-être fort exagérée. Elle évoquera pour certains les craintes anciennes de voir les voyageurs étouffés par la vitesse des chemins de fer, ou encore les anxiétés sur l'augmentation des fractures de la cheville lors de l'installation des trottoirs pour piétons, ainsi que de fort doctes académies en ont autrefois débattu.

Toutefois cette mise en garde parait sage pour prévenir des risques fort peu probables il est vrai, mais que nul ne peut exclure à priori.

Cette prudence, fort étrangement, n'apparaît guère lorsqu'il s'agit d'appliquer à l'homme les manipulations nouvelles, et sous la plume des mêmes savants qui redoutent de modifier des bactéries on trouve les propositions d'intervention les plus variées sur les humains.

Cette disparité est peut-être le risque le plus grave d'une perte de jugement des scientifiques. Tel qui prône la pondération dans les expériences bactériennes, envisage calmement les manipulations les plus hardies de l'embryon humain, tant le respect du semblable paraît vaciller dans la société "avancée" quand la seule prouesse technique est prise en considération.

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II - La manipulation des gènes chez l'homme

Étendre à notre espèce les succès escomptés chez les bactéries est une extrapolation hasardeuse, tentés surtout par les esprits en mal de sensationnel.

A priori, le remplacement d'un gène défectueux serait très souhaitable. Il pourrait se faire soit en incluant, au lieu et place du gène anormal, un segment d'ADN taillé sur mesure et porteur de l'information génétique désirée, - soit en infectant les cellules avec un virus capable d'y végéter sans entraîner de trouble, et porteur d'un facteur génétique utile.

L'intérêt de ces manipulations est évident.

Dans un très grand nombre d'affections génétiques, le malade est incapable d'effectuer une réaction chimique particulière et toute la thérapeutique substitutive montre que si cette réaction peut être remise en route, le malade est "guéri". C'est le fondement bien classique du diabète par l'insuline.

Toutefois quelques soient les déclarations fracassantes de la presse, cette thérapeutique par inclusion de gène est totalement hors de portée, pour un temps qui ne peut être estimé.

Encore moins, l'idée de fabriquer des surhommes en "rajoutant" des caractères jugés favorables, est-elle un risque pour le futur immédiat.

Sans vouloir prophétiser, car chacun sait combien les conceptions évaluent vite en science, on peut dire que les dangers de la biologie dénaturée ne pro viennent pas actuellement de ces méthodes, pour notre espèce du moins.

Par contre d'autres manipulations sont à redouter elles ne portent pas sur des éléments du code génétique lui-même mais sur des systèmes déjà beaucoup plus compliqués : les cellules reproductrices d'abord, ou l'embryon ou le foetus ensuite et, plus tard, l'adulte lui-même.

Ce sont ces risques très réels, puisque les méthodes sont déjà codifiées, qui doivent être discutés.

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III - La manipulation des cellules reproductrices

Il est relativement aisé de manipuler les cellules mâles, les spermatozoïdes qui sont justement équipés pour pouvoir survivre en dehors de leur tissu de formation (les tubules séminifères du testicule) et sont capables de supporter et d'effectuer par eux-mêmes, l'immense et périlleux voyage, depuis la cavité vaginale jusqu'à l'ampoule de la trompe de Fallope, remontée qui les amène finalement au contact de l'ovule fécondé.

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a) Le froid intense

Par mise au froid intense (près de -180 degrés dans l'azote liquide) il est possible de conserver les spermatozoïdes pendant des temps très longs se chiffrant déjà par plus de dix ans. Théoriquement, la conservation aussi près due possible du zéro absolu devrait être quasi-indéfinie.

A ce froid intense correspond un arrêt de toute activité chimique et les cellules sont ainsi figées dans ce qui pourrait être une suspension de la durée physiologique. Si l'on a pris soin d'abaisser la température progressivement et de mettre les spermatozoïdes (au n'importe quel autre type de cellule dans un milieu adéquat qui permet aux molécules de se solidifier comme un "verre" et non comme un fouillis de cristaux, la structure fine est entièrement respectée.

Après réchauffement, les cellules peuvent se remettre en activité et les spermatozoïdes retrouvent leur mobilité et leur pouvoir fécondant.

Plusieurs utilisations sont possibles et certaines réalisées.

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b) Les banques de sperme

On conçoit aisément qu'il puisse être précieux de conserver la semence d'un reproducteur un peu comme on le ferait pour la graine d'une plante. En art vétérinaire ceci rend d'énormes services car il est possible après quelques essais, de tester la qualité de la descendance d'un étalon ou d'un taureau, avant d'utiliser l'insémination artificielle sur une grande échelle.

Dans notre espèce, l'insémination est surtout utilisée pour pallier l'impossibilité de fertilisation.

Par exemple, plusieurs milliers d'enfants américains sont nés de pères éloignés de leur foyer pendant la guerre de Corée. Tous ces enfants étaient biologiquement légitimes (aux erreurs de flaconnage près).

D'insémination elle-même est en effet un geste relativement simple puisque le simple dépôt sur le col de l'utérus ou dans la cavité même, réalise une des étapes du processus naturel.

L'autre utilisation concerne l'infertilité masculine ; le sperme d'un donneur étant alors utilisé. Ici les enfants sont adultérins, puisque leur père biologique n'est point le mari de leur mère.

Il semblerait que de nombreuses conséquences psychologiques pour la mère et l'enfant soient à redouter, quoiqu'en dise une certaine opinion sur ce point. Toutefois, biologiquement, les enfants sont tout à fait naturels, comme ceux de l'adultère ou de l'illégitimité d'ailleurs.

L'idée de sélectionner la semence de certains sujets, réputés supérieurs, n'a pas manqué d'être lancée. Feu Müller, Prix Nobel, proposa de remplacer la bonne vieille manière de faire des enfants par une insémination volontaire. Comme donneurs il proposait entre autres Lavoisier, Pasteur, Lénine et Staline. Dans une publication, postérieure celle-là à l'avènement de Kroutchev, Le nom de Staline avait disparu. On voit la difficulté des critères de choix.

Un autre risque plus insidieux est celui de mariages incestueux inconnus. Dans une même petite ville, si le même "donneur" est utilisé pour engendrer de nombreux descendants, les unions entre demi-frère et demi-soeur, ignorant totalement leur parenté, risque de se produire et, vraisemblablement se sont déjà produits aux Etats-Unis.

Ici tous les risques liés à la consanguinité se retrouvent avec leurs effets défavorables sur la descendance.

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c) Le choix du sexe

Depuis la plus haute antiquité, l'apparition en nombre à peu près égal de filles et de garçons a donné lieu à d'innombrables hypothèses et à un nombre encore plus grand de méthodes empiriques destinées à procréer à volonté un sujet mâle ou un sujet féminin. Sans aucun succès jusqu'ici.

Comme on sait l'homme possède 46 chromosomes, dont un X et un Y chez le mâle. Lors de la fabrication des cellules reproductrices, seule la moitié exactement des 46 chromosomes se retrouvent dans le spermatazoïde. De ce fait chaque cellule reproductrice porte 23 chromosomes donc un élément de chacune des paires, un chromosome N° 1, un N°2 et ainsi de suite jusqu'au N° 22 et soit un X soit un Y puisque ces chromosomes sexuels ne sont point identiques. (chez la femme qui porte deux X, chaque ovule comporte lui aussi 23 chromosomes, dont toujours un X).

On voit dans que c'est le spermatozoïde fécondant qui détermine le sexe de l'enfant. S'il amène un X, l'enfant est XX, c'est-à -dire fille. S'il amène un Y, l'enfant est XY, garçon.

Il semble que par une coloration spéciale an puisse reconnaître si on spermatozoïde porte justement un X au un Y. Mais cette investigation entraîne la mort de la cellule.

L'idée d'un triage a été souvent avancée par les moyens les plus divers, mais aucun succès réel n'est encore signalé.

A supposer, ce qui n'a rien d'impossible, qu'une méthode efficace soit un jour découverte, la question se poserait de laisser au couple ce choix du sexe des enfants. Comme le dit fort bien Jean de Grouchy dans Les Nouveaux Pygmalions, l'état devrait alors mettre en route ses ordinateurs peur savoir quelle serait la meilleure méthode, à la fois de combler le désir de la majorité des parents (ils veulent un fils et de préserver l'équilibre des sexes dans la prochaine génération. Un simple calcul donne en un clin d'oeil la réponse que les gros ordinateurs ne manqueront point d'étayer par d'immenses computations : le seul moyen pour éviter tout favoritisme et toute injustice délibérée est de laisser faire le hasard (comme auparavant).

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d ) Le triage des mauvais gènes

Une application encore plus lointaine serait d'inventer une sorte de filtre capable d'arrêter les spermatozoïdes porteurs d'un mauvais gène pour ne laisser parvenir au but que les bons.

Quand un sujet porte en effet, pour la même fonction chimique, un gène normal et un gène pathologique, il transmet l'un ou l'autre, indifféremment, c'est-à -dire une fois sur deux. D'où l'intérêt théorique évident d'une telle manipulation qui pratiquement réduirait à presque rien le fardeau génétique supporté par chaque génération. On peut compter actuellement que près d'un enfant sur cent souffre d'une maladie génétique.

Ici aucune manipulation n'est encore inventée, mais il serait présomptueux de nier à priori toute possibilité de ce genre.

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e) La manipulation des ovules

les propositions d'intervention sur la cellule féminine, l'ovule, sont beaucoup moins nombreuses et bien moins aisées à réaliser en raison du petit nombre de ces cellules, une à chaque cycle menstruel en moyenne.

Toutefois, divers cocktails hormonaux sont connus pour provoquer des ovulations multiples et il serait semble-t-il possible d'obtenir de certaines donneuses une dizaine d'ovules mûrs par exemple. D'où leur éventuelle mise en conservation au froid intense et leur utilisation ultérieure.

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f ) Les implications morales

Comme on voit, mise à part l'utilisation pour améliorations de la race humaine prônée par certains, la manipulation de cellules reproductrices pourrait être plus utile que dangereuse.

Autant qu'on en puisse juger, ses effets psychologiques pourraient être plus graves. La dissociation entre la paternité et l'acte d'amour, parfois comparée à la sublimation affective rencontrée dans,l'adoption, est en effet fort différente, car l'un des procréateurs, la mère, est un parent biologique bona fide, alors que le père, lui, est totalement distant de ses enfants.

La généralisation de ces méthodes pourrait amener la création d'un "fossé" encore plus grand entre les générations, avec faute l'instabilité affective et raciale qui peut s'ensuivre.

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IV - La manipulation de l'embryon

Une nouvelle étape serait de fabriquer in vitro, l'individu lui-même.

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a) la fécondation in vitro

Disposant d'un stock d'ovules et de spermatozoïdes, il devient très simple d'obtenir la fécondation dans un milieu synthétique, éventuellement sous contrôle microscopique. Il ne faut pas oublier que c'est ainsi que se produit naturellement la fécondation de nombreuses espèces aquatiques, sans conjonction des individus.

Chez l'animal, ces expériences sont aisées et des souris conçues in vitro et implantées ensuite chez une mère adoptive se sont par la suite parfaitement développées.

Chez l'homme cette expérimentation est pratiquée par certains. Dans un milieu approprié, l'oeuf ainsi fécondé se divise jusqu'au stade de 16 à 32 cellules et commence à s'organiser. Il semble que le stade auquel l'oeuf s'implante normalement dans la muqueuse utérine (vers le 5ème ou 7ème jour) puisse être atteint. Au delà de ce terme, faute de trouver cette muqueuse nourricière, qu'aucun produit synthétique ne peut actuellement remplacer, l'être nouveau dégénère et meurt en quelques jours. Le bébé-éprouvette est actuellement impossible, mais ne le sera peut-être pas toujours.

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b) Les nourrices utérines

Par une préparation hormonale adéquate, toute femelle en âge de procréer pourrait être mise en état de recevoir l'un de ces très jeunes embryons. Ceci s'effectue relativement très aisément chez la souris.

Chez la femme, malgré semble-t-il plusieurs essais auxquels les auteurs n'ont guère donné de publicité, aucune grossesse ne s'est poursuivie.

Théoriquement destinée à surmonter une impossibilité de conception, par blocage des trompes par exemple, cette implantation après fécondation in vitro est presque à notre portée.

Cette manipulation romprait la dernière attache entre l'enfant et celle qui le porte. On conçoit en effet qu'une femme désireuse d'avoir un enfant, confie ce dernier, quelques jours après la fécondation, à une nourrice utérine. On pourrait en effet aller chercher la morula dans la trompe, par une très petite incision de la paroi abdominale (coelioscopie) et l'implanter ensuite dans une receveuse préparée.

Après neuf mois, la nourrice utérine mettrait au monde un enfant, qui n'est point le sien, et le rendrait alors à la mère génétique (contre rétribution éventuellement).

Des conséquences affectives seraient encore plus graves que celle de l'insémination artificielle déjà évoquées.

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c) les hybridations contre nature

La barrière génétique entre les espèces est constituée, comme on sait, par les différences entre structures chromosomiques mais non par une incompatibilité entre les patrimoines génétiques proprement dits.

Ainsi de l'ânesse et du cheval dont l'hybride est le bardot (ou le mulet s'il s'agit d'une jument et d'un baudet). L'hybride est parfaitement viable et bien constitué mais stérile. D'où l'impossibilité de faire passer un gène d'âne chez les chevaux et réciproquement.

On sait depuis peu que la ressemblance des gènes est très grande entre l'homme et le chimpanzé et que leurs différences chromosomiques sont plutôt moins marquées qu'entre l'âne et le cheval.

La tentative par fécondation in vitro et implantation utérine secondaire de confectionner ainsi des hybrides centre nature n'a pas été publiée jusqu'ici. Personne ne sait à priori quel stade de développement pourrait être atteint mais on voit que la thèse de Vercors dans les animaux dénaturés risque d'être un objet de discussions scientifiques, sans omettre les considérations philosophiques et morales portant non sur l'éventuel résultat, mais sur la manipulation elle-même

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d) Les cultures cellulaires hybrides

Toute autre est la technique d'hybridation forcée entre cellules ordinaires, c'est-à -dire non reproductrices. Aidée d'une infection virale (virus de Sendhai) la manipulation consiste à cultiver cote à côte des cellules de deux espèces différentes. Ainsi que l'a découvert Sorieul, les cellules fusionnent et mettent en commun leurs deux lots chromosomiques.

Au cours des générations successives, cette lignée est instable et petit à petit les chromosomes de l'une des espèces se trouvent rejetés un à un (ou à peu près). Les généticiens ont pris avantage de ce rejet pour déceler quel chromosome (le 1, le 2, etc...) porte tel gène donné. Il suffit en effet de choisir au départ une lignée humaine par exemple et de la faire fusionner avec une lignée animale porteuse d'un gène anormal, la rendant incapable d'une certaine réaction chimique. La lignée hybride effectue normalement la réaction mais si elle perd le chromosome humain porteur du "bon" gène, elle devient incapable de réaliser la réaction étudiée. Il suffit donc, en surveillant l'évolution de la souche, d'établir qu'en présence de tel chromosome la réaction s'effectue, tandis qu'elle est impossible lorsque ce même chromosome est éliminé, pour localiser le gène étudié sur le chromosome en cause.

Ainsi plusieurs dizaines de gènes ont été localisés ce qui représente un progrès d'autant plus important qu'il se poursuit à un rythme accéléré depuis un ou deux ans.

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e) Le bricolage des embryons

La conservation d'embryons très jeunes au froid intense ne pose pas de difficultés particulières et plusieurs manipulations sont possibles.

Soit cliver un jeune embryon en plusieurs, selon un processus rappelant celui de la fabrication des vrais jumeaux. On obtiendrait ainsi des "portées" de 2, 4, 8 au seize individus strictement identiques (à implanter dans des nourrices utérines différentes pour cause d'encombrement).

Ou encore il serait possible de faire collaborer deux au plusieurs embryons à l'édification d'un seul individu. Le pouvoir de régulation embryonnaire est surprenant à ce stade très précoce et on a pu ainsi confectionner des souris multiparentales, le record ayant quatre pères et quatre mères.

Spontanément, une anomalie de ce type existe exceptionnellement dans notre espèce. Certains malades, appelés hermaphrodites, portent côte à côte des cellules mâles XY et des cellules féminines XX, et sont de ce fait munis simultanément de caractères masculins et féminins. Ils résultent de la collaboration de deux oeufs fécondés jumeaux.

Nul ne sait si le mélange d'un embryon d'enfant noir et d'enfant blanc donnerait un sujet de couleur métisse ou réaliserait un damier pigmentaire, comme cela se voit chez la souris. Tout aussi incertaine serait la coopération d'un embryon d'athlète et d'un embryon de mathématicien (à supposer que ces qualités puissent être prévues sitôt, et nul ne sait si l'enfant résultant cumulerait les performances de ses deux "ancêtres immédiats".

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f) La multiplication végétative

Sans que la greffe ou le marcottages si chers aux arboriculteurs puissent être exactement appliqués aux organismes supérieurs, diverses manipulations permettent une multiplication asexuée donc de type végétatif.

Chez les amphibiens par exemple on sait depuis les travaux de Gordon et King qu'il est possible d'enlever le noyau d'un oeuf fécondé et de le remplacer par le noyau d'un autre oeuf. Le sujet qui en résulte parte les caractères de la race donneuse du noyau (et non de celle donneuse de l'oeuf).

Certains noyaux de cellules du corps, comme ceux de la muqueuse intestinale, sont aussi capables de prendre la direction génétique de l'oeuf manipulé. Toutefois aucune réussite complète n'a été obtenue.

La possibilité d'extrapolation chez l'homme est d'autant plus hasardeuse que chez la souris, aucun résultat probant n'a été obtenu.

On voit à quel danger nous échappons pour l'instant. Supposons que la méthode soit au point et que le donneur soit bon époux, bon pères, beau, fort, intelligent, et pour bien faire les choses, éminent biologiste de surcroît. (Aucune référence à toute personne existante ou ayant existé n'est ici suggérée, tant les interprétations pourraient être diverses et regrettables !) De ses milliers de cellules on aurait pu extraire des milliers de noyaux, placer chacun d'eux dans un oeuf fécondé préalablement énuclée, et par milliers de nourrices utérines interposées, assister à la naissance de milliers de petits citoyens taus identiquement beaux, forts, intelligents et éminents biologistes!

Aucune science ne résisterait à la formidable sclérose résultant de l'afflux d'une telle cohorte. Porteurs simultanément des titres de naissance et des dans personnels, cette fournée canaliserait dans un moule unique l'évolution intellectuelle de toute une génération ! L'élan de la découverte serait bien vite remplacé par un nouveau conformisme!

Et que serait-ce si nous avions choisi tel ou tel personnage historique. Quel nom pourrait-on évoquer dont la multiplication à milliers d'êtres pourrait être envisagée sans effroi !

C'est seulement semble-t-il chez les tatous que la nature se porte à tirer jusqu'à douze exemplaires conformes d'un même être. Chez l'homme la gémellité vraie ne dépasse guère deux individus.

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g) La Parthénogénèse

Un autre danger, peu direct lui aussi est celui de la parthénogenèse, phénomène pratiquement inexistant dans notre espèce (statistiquement parlant du moins), bien que le classique kyste dermoïde de l'ovaire chez la jeune fille, soit peut-être une forme très inférieure de ce type de reproduction.

Du fait du déterminisme chromosomique du sexe, la descendance parthenogénétique serait, sauf cas de mosaïcisme imprévu, strictement composée de filles. Selon que l'anomalie porterait sur l'absence de toute réduction chromosomique ou sur la réintégration secondaire du 2ème globule polaire, les filles seraient toutes identiques entre elles, ou encore, représenteraient toutes les variantes possibles autour du type commun porté par leur mère.

Ces "bricolages" de l'embryon autant qu'on en puisse sainement juger ne présentent aucun intérêt pour notre espèce. La Bokanofskification chère à Aldous Huxley est plus une angoisse qu'une espérance, et la manipulation pure, pour voir, pour essayer, quelque soient les échecs ou les monstres qui en pour raient résulter, est une tentation de l'esprit de curiosité, non un moyen de connaissance raisonnée.

Dans l'état actuel de l'ignorance, on peut penser en effet que les mêmes entreprises, in anima vili, nous en apprendraient tout autant, du moins compte tenu de la relative grossièreté des moyens d'investigation dont nous disposons.

Le redoutable de l'affaire est que la vie humaine, réputée n'avoir pas de prix, n'en a plus du tout en effet de nos jours, pour certains tout au moins.

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La manipulation du foetus

a) Le foetus humain, matériel expérimental

Depuis que de nombreux pays, autrefois civilisés, ont admis que la vie de certains de leurs ressortissants n'était pas protégée par la loi, les foetus humains peuvent être éliminés si leur mère, refuse son rôle de nourrice utérine légitime.

Certaines manipulations sont alors possibles et hélas pratiquées, soit in utero soit hors l'utérus.

Il est possible par exemple d'administrer à la mère certaines drogues pour savoir si, en début de grossesse elles peuvent entraîner des malformations du foetus.

Hors utérus, pour les avortements à 3, 4 ou 5 mois diverses expériences de neurologie ou de physiologie sont possibles.

Peut-être, dira-t-on, ces vivisections seront utiles à la science car certains phénomènes ne peuvent s'étudier que sur l'homme même. Du fait des moyens employés cette explication est fallacieuse. La véritable raison, aussi exorbitante qu'elle paraisse, est beaucoup plus sordide. Un foetus de chimpanzé coûte cher (il faut entretenir l'élevage alors qu'un petit homme ne coûte rien !

On mesure à ce simple fait, les dangers pour l'intelligence et le coeur de la biologie dénaturée, tempérée seulement par l'efficace et par l'argent !

b) La santé par la mort

Grâce à de multiples techniques le destin biologique de l'enfant peut être connu très tôt, encore au ventre de sa mère. Par prélèvement du liquide amniotique dans lequel baigne le foetus, il est possible d'examiner les cellules de l'entant, et de détecter de nombreuses maladies, soit chromosomiques, soit géniques.

Ici l'investigation se solde par l'élimination délibérée des malades. Et cette pratique est devenue tellement routinière aux U.S.A.. qu'un de ses partisans en a conclu que toute recherche pour guérir éventuellement les malades se trouvait rendue inutile par cette solution définitive.

"In fact, the availability of abortion poses a serious ethical problem for the exploration of more conservative therapeutic measures ! These will be uncertain in the early stages and are therefore sure to result in a considerable residue of still damaged children, either from inefficient control of the disease or as a side effect of the treatment. For these reasons, prenatal diagnosis and abortion will probably preempt other approach to genetic therapy" (Lederberg)

Imaginer qu'un progrès technique (le diagnostic précoce) pose un retour à la solution finale (avortement) et bloque faut avancement de la médecine génétique, est probablement un jugement erroné, mais constitue une condamnations involontaire peut-être mais terrible, du processus enclenché par la biologie dénaturée.

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La manipulation de l'adulte

Avec la puissance toujours accrue des moyens d'action tant chimiques que chirurgicaux, l'adulte lui-même peut être "bricolé".

Nous ne discuterons pas ici des greffes d'organes qui soulèvent de graves questions quand au respect du donneur, mais qui répondent à un souci de soigner son semblable, fort conforme à la tendance la plus noble de la nature humaine et à la raison d' être de la médecine.

Deux autres dangers méritent d'être signalés.

a) Les manipulations du sexe

Certes il est impossible de transformer un homme en femme et réciproquement et les prétendues révélations d'hommes ayant engendré en tant que mâle, puis porté des enfants en tant que femme ne ressortissent que du seul journalisme à sensation.

Par contre les cocktails hormonaux points à la chirurgie mutilantes peuvent bouleverser l'aspect, et la psychologie du sujet.

La féminisation hormonale de l'homme jeune, suivie de l'émasculation avec invagination de la peau des bourses dans le périnée pour former un pseudo-vagin est une opération codifiée et fortement tarifiée par certains. Une injection secondaire d'une résine spéciale dans les seins parachève la transformation.

Le changement inverse, exérèse des seins et greffe d'un faux pénis ne donne qu'une contrefaçon encore plus affreuse.

Pour exceptionnelles qu'elles soient, ces mutilations, qui aux yeux du profane peuvent passer pour des prouesses techniques, ont pour effet de dénier tout respect à la constitution sexuelle, modifiable à volonté.

b) Les manipulations de la sexualité

D'autres parleront des ravages causés par les changements survenus dans le comportement sexuel de nos pays dans les récentes années.

Parmi tous les dangers que présente l'usage des contraceptifs hormonaux certains ont été exagérés d'autres sous-estimés et il est difficile d'en faire un bilan précis. Il apparaît évident aux yeux du moins spécialistes que cette manipulation du délicat mécanisme ovarien de la femme ne puisse être indifférent.

Un point très particulier sur lequel notre ignorance est totale est la "pilule aux gamines". Nul ne sait ce que ce bouleversement chimique peul réaliser sur un organisme de douze ou treize ans encore trés loin d'avoir atteint une maturité complète. Lorsqu'on observe qu'une portion importante des cohortes féminines sera soumise à cette imprégnation, on ne peut s'empêcher de frémir devant telle imprévoyance.

L'un des aspects les moins évidents (à coté du retentissement éventuel sur le développement des caractères sexuels primaires ou secondaires, ou d'un effet possible sur la fécondité ultérieure est celui du rapport entre la maturation du système hypophysaire, hypothalamique et limbique, et l'équilibre hormonal de la jeune fille.

Peut-être une imprudence inouïe, étendue à toute une génération nous révèlera-t-elle, par une véritable expérimentation de masse, des effets redoutables sur la régulation de l'humeur, la constitution du caractère et la maturation du sentiment et de la conscience dans des conditions chimiques perturbées.

c) Les manipulations du mécanisme de l'esprit

Il sortirait entièrement de notre objet de discuter les développements récents de la biochimie et de la pharmacologie du système nerveux central.

Qu'il s'agisse de la découverte du centre de la sensation de bien être dont la stimulation électrique évoque un nirvana relatif ou encore de l'usage des drogues dont on sait l'extension, le risque d'atteindre directe de l'esprit ne peut être passé sous silence.

D'autre part, nous sommes raisonnablement proches de guérir chimiquement certaines affections mentales très graves, y compris certains états de débilité congénitale de l'intelligence (Pour plusieurs maladies ces conquêtes, localisées certes, mais quasi totales, font déjà partie intégrante de la pratique médicale). De l'autre, il serait étonnant que des hallucinogènes plus puissants et plus spécifiques que le L.S.D. ou des euphorisants plus stupéfiants que l'héroïne elle-même, ne soient pas découverts.

Ainsi, notre pouvoir, aussi bien d'alléger les troubles de l'esprit que de provoquer délibérément le vacillement de la raison sous l'emprise absolue du besoin de plaisir, ne peut que s'accroître dans un proche avenir.

Aldous Huxley avait admirablement dénommé la drogue délicieuse qui apportait la jouissance artificielle totale, par le vocable grec de " soma " c'est-à -dire corps. Tant semble-t-il la volupté continue de la sensation pure parait être l'antithèse de l'activité de l'esprit.

Et c'est bien là qu'est le danger.

La Science en elle-même, n'est point à redouter, mais elle engendre également le meilleur et le pire selon qu'elle est utilisée.

Les manipulations dont nous venons de parler ne sont qu'un danger pour plus tard si nous considérons l'ensemble de la planète.

Mais le vrai danger est dans l'homme ; dans ce déséquilibre de plus en plus inquiètant, entre sa puissance qui s'étend chaque jour et sa sagesse qui paraît parfois régresser.

Il est sage d'être apprenti, c'est le lot de tout scientifique, mais il est fou de jouer au sorcier ; on ne l'est jamais tout à fait.

Au delà de l'intelligence il est une autre loi de vie, qui commande aussi la raison. C'est l'affection pour le semblable, la protection du démuni, la compassion pour ceux qui soufrent et le respect sans restrictions, même pour ceux qui sont lointains, étrangers, différents, et même pour les inconnus qui nous suivront sur cette terre.

Les manipulations hors les chemins de la nature, ne sont nullement maudites. C'est seulement si le coeur de l'homme s'en trouvait égaré, qu'on pourrait craindre à juste titre la biologie dénaturée.