Je n'aime pas qu'on parle d'éthique quand il s'agit de morale

J. Lejeune

France Catholique - N° 1994 - 8 mars 1985. Entretien avec le professeur Jérôme Lejeune. Recueilli par Rémy Montour.


Sommaire

On parle beaucoup " d'éthique " depuis quelques temps. Un congrès s'est même tenu récemment sur ce sujet. Ces problèmes vous les abordez comment vous-même ?

Je ferai d'abord une remarque préliminaire. Quand j'entends parler d'éthique, je suis sur mes gardes : les gens qui parlent d'éthique, ont souvent envie de larguer la morale. Bien que ces deux mots, l'un grec, l'autre latin, désignent exactement la même chose, à savoir la science des mœurs, on remarque depuis une vingtaine d'années une distorsion du sens : celui qui parle de morale entend que les mœurs devraient se conformer à des lois supérieures, alors que celui qui parle d'éthique sous-entend que les lois devraient se conformer aux mœurs... même très inférieures !

Bien que j'aie grand respect pour le grec, la racine latine que tout le monde comprend, me paraît préférable...

La morale n'a pas bonne presse ?

La morale n'a jamais eu bonne presse. Elle a toujours gêné les gens qui auraient bien aimé faire disparaître leur prochain quand celui-ci les gênait, le dépouiller de ses affaires quand ils en avaient envie, lui prendre sa femme, etc. S'imaginer que la morale ait eu bonne presse dans le passé est une illusion.

C'est une gêneuse?

C'est plus que cela c'est en quelque sorte le mode d'emploi de la nature humaine. Ou plutôt, c'est à la fois le mode d'emploi, la notice d'entretien, et le code de la route.

Voyez le comportement habituel des automobilistes : généralement, la notice d'entretien ils ne la lisent pas ; le manuel d'utilisation, ils le négligent, quant au code de la route, dès qu'ils peuvent l'enfreindre, ils le font. C'est exactement ce qui se passe dans le domaine delà morale.

Il n'empêche qu'on ne peut pas imaginer une circulation un peu intense sans un code de la route, sans une notice d'entretien, et sans un manuel d'utilisation. De la même façon, on ne peut pas concevoir la vie d'êtres humains sans une morale.

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L'embryon dès le premier instant est un membre de notre espèce

Dans le secteur précis que nous abordons, la morale touche vraiment les racines?

Elle touche les racines de l'être. Depuis une dizaine d'années, depuis que les avorteurs tiennent le haut du pavé, on nous distille un discours que je qualifierai d'obscurantin. Des scientifiques ayant l'intention de pratiquer des avortements, ou de se livrer à des manipulations sur de très jeunes êtres humains, se répandent en considérations extrêmement nébuleuses pour faire croire qu'eux, scientifiques, ne savent plus ce qu'est un être humain, ni quand il commence. Car s'ils reconnaissaient qu'un être humain débute à la fécondation, ils ne pourraient plus éluder le problème moral. Or, ils veulent une nouvelle éthique !

Mais nous savons très précisément ce qu'est un être humain, nous en avons une définition extrêmement simple : c'est un membre de notre espèce. Si, en effet, l'embryon, dès le premier instant, n'était pas un membre de notre espèce, il ne le deviendrait jamais.

Quelque chose me frappe : jamais les vétérinaires ne parlent de la bovinisation d'un fœtus de vache ; jamais un entraîneur de courses ne disserte de l'équinisation d'un fœtus de jument. Ils savent parfaitement que dans la vache il y a un petit veau, et que dans la jument un petit poulain.

C'est vraiment sur une régression de l'intelligence, délibérément obscurcie, qu'on veut construire une éthique nouvelle, et ne plus se référer aux évidences tout à fait élémentaires de la morale selon lesquelles tout être humain est membre de la même famille que tous les hommes, et donc respectable. Quand on vous dit : un fœtus n'est pas un homme, c'est du même niveau intellectuel que la réponse d'un médecin jugé à Nuremberg : " un prisonnier n'est pas un homme " !

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Nous voulons détruire la civilisation judéo-chrétienne

Ces manipulations auxquelles on se livre rappellent étrangement les méthodes des nazis ?

Si les médecins à croix gammée avaient eu les techniques que nous possédons à l'heure actuelle, il est certain qu'ils auraient expérimenté sur des embryons de Tziganes, de Juifs, de Polonais, de chrétiens, enfin de gens qui n'étaient pas susceptibles de devenir de bons nazis.

Et il est certain qu'on aurait pendu ces médecins à Nuremberg. Aujourd'hui, on observe un changement profond qui est lié à cette chape d'ignorance que certains ont essayé de répandre sur le monde scientifique.

Ce voile, il a été jeté dans quel but ?

Dans un but très simple, que j'ai entendu expliquer par une femme, haut dignitaire, je crois, de la maçonnerie féminine, C'était à Royaumont, plusieurs années avant le vote de la loi Veil. Cette femme a déclaré ceci : " Nous voulons détruire la civilisation judéo-chrétienne : pour ce faire, nous devons d'abord détruire la famille, pour détruire la famille nous devons l'attaquer dans son maillon le plus faible : son maillon le plus faible est l'enfant qui n'est pas né encore donc nous sommes pour l'avortement ". Et elle s'est rassise.

Elle n'a dit que cela. Il y avait cinquante journalistes dans la salle, et pourtant cette intervention n'a pas été retransmise dans les journaux. Je crois que cette dame avait exactement craché le morceau !

Ce problème de l'avortement est à la base de nos difficultés ?

Non, non, le problème de l'avortement est un symptôme. Certes il connaît une actualité brûlante. Mais le problème majeur est très exactement l'entreprise de destruction de la civilisation judéo-chrétienne, c'est-à -dire de l'idée qu'ont les chrétiens de la nature humaine. C'est cela qu'on veut faire disparaître ; l'avortement est un moyen. Un moyen très puissant, car il laisse des séquelles morales profondes, et parmi les femmes qui ont avorté, et parmi les avorteurs, et parmi ceux qui ont milité pour l'avortement. Ce sont des choses qui marquent profondément le cœur des hommes.

Même quand ils s'en défendent ?

Même quand ils prétendent être tout à fait favorables, car ce sont des choses qui atteignent la racine de l'être humain. Véritablement, si nous perdons ce respect, dû à tout être humain pour la simple raison qu'il est un être humain, alors on verra se fabriquer une nouvelle éthique ; au gré des majorités on changera les lois et tes mœurs, on décidera qui a le droit de vivre, et qui ne l'a pas.

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I.V.G. : Interruption d'une vie gênante

D'ailleurs aujourd'hui, lorsque l'enfant à naître n'est pas du sexe attendu, certains disent : " Pourquoi le garder ? "

A partir du moment où l'on s'arroge le droit de choisir entre la vie et la mort d'un autre humain, il n'y a plus aucun critère, si ce n'est le bon plaisir. " Ce n'est pas mon bon plaisir que ce soit une fille, donc je la tue... "

On a commencé par les enfants handicapés ?

On a fait passer d'abord le bataillon des malheureux, des malvenus, des malformés, des mal-aimés... Ensuite, on a mis en avant ceux qui ne sont pas désirés, enfin, tout simplement ceux qui gênent. Les initiales I.V.G. ont une signification terrible : Interruption d'une Vie Gênante. Et l'âge n'y fait rien. Les vieillards sont aussi menacés que les plus jeunes. Tout cela d'ailleurs est parfaitement cohérent.

Quelqu'un l'a dit naguère - c'était en 1968 - et j'en avais été profondément impressionné, Virgil Giorgiu déclarait en effet : " la dialectique du diable est sans faute ". Oui, cette dialectique est impeccable, ce sont les prémisses qui sont fausses.

L'embryon, dès le premier instant, est un membre de notre espèce. C'est pourquoi l'avortement marque profondément le cœur de l'homme.

Une civilisation qui ne respecte pas ses propres enfants, n'a aucune raison de respecter la vie de ses adversaires.

A partir de ces prémisses fausses la déduction logique se déroule sans accroc. Dès tors que vous vous arrogez le droit de juger de la vie et de la mort des humains, vous pouvez faire ce que vous voulez et le justifier aisément.

M Lejeune, vous ne participez pas au " Comité d'éthique " ?

Bien sûr que non.

Des gens comme vous, on les met à l'écart de ce type de recherches ? Peut-être suis-je indiscret ?

Non, pas du tout. Je peux vous dire simplement que j'ai l'honneur de faire partie de l'Académie des Sciences morales et politiques, qui est, de par le statut de l'Institut, fondée pour donner au gouvernement des avis sur les problèmes moraux et politiques. C'est la sa compétence. Et curieusement, dans la fondation du Comité d'éthique, le gouvernement a omis de mettre un représentant les qualité de cette Académie.

Il n'a tenu aucun compte des protestations qui lui ont été signifiées à ce sujet. Ce qui prouve bien qu'il entendait nommer qui il voulait, et ne pas être gêné par des corps constitués qui pourraient éventuellement ne pas partager l'opinion du gouvernement. Donc la composition du Comité d'éthique releve du fait du prince. Je n'ai pas à discuter les mobiles, je préfère les ignorer.

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Si le fœtus a été éliminé par avortement, il s'agit d'un homicide

Lorsqu'on légitime l'utilisation à fins expérimentales des fœtus morts, ne saute-t-on pas à pieds joints sur un problème essentiel, à savoir la cause de la mort présumée de ces embryons ?

Je pense que le Comité d'éthique ne s'est pas penché sur la question, car il a oublié, effectivement, délibérément peut-être, d'évoquer la cause de la mort des fœtus. Problème qui me semble capital au double sens du terme : il peut s'agir en effet d'une exécution capitale, et je pense qu'il eût été sage, pour le Comité, qu'il se demandât tout au moins : " A-t-on le droit de couper en petits morceaux un condamné à mort, pour te meilleur service de la santé des non-condamnés?

Le Comité se serait trouvé dans une situation très bizarre Je pense que s'il avait réfléchi à cette question, il se serait aperçu qu'il ne pouvait pas ne pas parler de l'avortement. Ce qui prouve que sa réflexion n'est pas complète sur ce point.

Mais, M. Lejeune, d'après ce qu'on peut savoir, on avait déjà largement passé les frontières dans ce domaine de l'expérimentation ? M. Jacquinot, depuis longtemps, mène un combat que vous savez. Il semble bien qu'on ait déjà procédé à des choses plus que discutables ?

Je crois que vous avez bien posé le problème. Il est certain qu'à partir du moment où l'expérimentateur est en face d'un cadavre, le prélèvement fait question dans les mêmes termes quel que soit le cadavre. Si le fœtus a été bel et bien éliminé par avortement délibéré, ce n'est pas d'un accident qu'il s'agit, c'est d'un homicide et l'expérimentateur devient complice.

Ce serait licite si l'avortement était naturel ?

Absolument. Et d'ailleurs - ne serait-ce que pour apprendre l'embryologie - disséquer un fœtus mort in utero, et expulsé naturellement n'a jamais soulevé la moindre question. Cela faisait partie de la science expérimentale.

Et là , on ne peut pas se voiler la face ?

Bien sûr, mais les expérimentateurs préfèrent des fœtus tués par avortement délibéré. Pour une raison très simple : un embryon ou un fœtus, qui n'a pas survécu in utero et qui est expulsé lors d'une fausse couche spontanée, est en général mort, macéré, et les tissus sont inutilisables.

Evidemment, on entend l'excuse: " mais c'est pour sauver d'autres enfants "...

Oui, mais l'excuse n'est pas convaincante. D'une part, il y a très peu de techniques de prélèvement qui, jusqu'à présent, aient prouvé leur efficacité. À ma connaissance, il n'y en a pratiquement pas. J'entends par là des techniques de prélèvement permettant d'obtenir sur des embryons ce qu'on ne peut obtenir en tissus équivalents sur des donneurs volontaires.

Donc il n'y a pas de démonstration de la nécessité technique de pratiquer ces prélèvements sur des embryons humains. Cependant. même s'il était absolument impossible d'inventer d'autres moyens, l'exploitation des embryons humains ne deviendraient pas licite pour autant.

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Nous sommes tant, à nous sentir seuls, cela me rassure

Vous sentez-vous seul dans ces prises de position ?

Nous sommes tellement nombreux à nous sentir seuls, que cela me rassure ! Prenez l'exemple du Saint Père. Il est seul mais les foules le suivent. Pourtant, quand il prend la parole, certes, il n'est guère très soutenu ; bien peu de gens oseraient dire la même chose que lui en public. Mais il sait que des millions de cœurs ont besoin d'entendre cette parole.

Certes, je ne me prends pas pour le Pape, mais au petit créneau qui est le mien, je sais que, moi non plus, je ne suis pas seul. Bien sûr il existe un tintamarre formidable, les hauts-parleurs sont bien plus puissants qu'une voix. Mais dire que c'est parler dans le désert, non. Le désert n'a pas d'oreilles ; les hommes et les femmes en ont.

Et de toute façon même s'il en était ainsi, on n 'a pas le choix si on veut être vrai ?

Exactement. " Si je ne disais rien, les pierres crieraient. " Et tes pierres-là , voyez-vous, sont des pierres vives.

C'est aussi toute la responsabilité de l'Église dans ce monde ? Elle est gardienne d'une Parole ?

Elle est non seulement gardienne d'une Parole mais - le Saint Père l'a dit avec insistance et comme il a raison ! - elle est dépositaire de la sagesse éternelle. Si les hommes abandonnent la sagesse qui consiste à dire : " je respecte les autres hommes, parce qu'ils sont membres de mon espèce ". si elle perd cette sagesse éternelle, l'humanité est condamnée.

Toutes les horreurs seront possibles. Comment convaincrez-vous un technicien américain qui accepte d'avorter ses propres enfants, qu'il serait immoral de rayer les Soviétiques de la planète ?

Comment convaincrez-vous le Soviétique qui accepte d'éliminer de petits soviétiques, qu'il serait immoral de tuer de grands américains qui, croit-il, le menacent ?

Américains et Soviétiques sont des exemples, on pourrait aussi bien prendre les Indiens. les Chinois, etc., n'importe quel peuple. C'est un risque général ; une civilisation qui ne respecte pas ses propres enfants n'a aucune raison de respecter la vie de ses adversaires.

Tout se tient ?

C'est pourquoi l'Église catholique a un rôle prophétique pour la survie de l'humanité. Si l'humanité se donne des comportements et des lois qui lui permettent d'éliminer ses propres enfants, l'humanité court au suicide.

Vous venez d'évoquer les deux superpuissances s'entretuant. Non seulement la guerre atomique, mais la guerre biologique plus redoutable encore, serait un moyen de cette folie ? La possibilité d'épidémies dirigées... On n'en parle pas, mais on sait que cela pourrait se produire ?

Oui. Et il est tout à fait remarquable en effet qu'on n'en parle pas.

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Pasteur a vacciné l'humanité contre un usage guerrier de la biologie

Par peur, ou quoi d'autre ?

Non, par un sentiment plus profond, que nous devons en fait à Pasteur. Pasteur a vraiment inventé la bactériologie. Il l'a mise en pratique. On connaissait les miasmes, les virus, etc., on avait des idées, en cela il n'était pas le premier. Mais c'est vraiment lui qui a fondé la discipline. Et il t'a utilisée immédiatement en inventant des vaccins et des sérums. Par là -même, il a en quelque sorte vacciné l'humanité contre un usage guerrier de la biologie.

Il avait immédiatement mis la bactériologie dans le camp des hommes, contre les maladies. Ceci est entré inconsciemment dans la pensée de tous. Oui. c'est parce que Pasteur a utilisé immédiatement la bactériologie dans le sens de la protection des êtres humains qu'il a préservé le monde d'un usage abominable de cette puissance nouvelle. On ne le dit pas souvent, et pourtant je crois que c'est là sa contribution majeure au service de l'humanité.

Et pourtant, dans le secret des laboratoires, la guerre bactériologique, elle aussi, est préparée...

On n'empêchera jamais les hommes d'user de leur pouvoir d'une façon qui ne correspond pas à la sagesse. Mais pour l'instant je ne connais pas de scientifique qui tienne le haut pavé et qui dise : " Je travaille à des armes bactériologiques. " Alors qu'on dit en public : " Je travaille pour la bombe atomique. " Cela, c'est à Pasteur qu'on le doit. Et c'est un frein très important.

Quand la communauté scientifique n'est pas du tout prête à donner la main à une entreprise mauvaise, les gouvernants peuvent encore subventionner des laboratoires qui travaillent dans le secret, mais c'est beaucoup moins efficace.

M Lejeune, en fonction de la situation du monde, vous vous penchez vers quoi ? Vers l'angoisse ou la confiance dans l'avenir ? Je parle globalement, compte tenu de tous ces périls, de toutes ces réalités qu'on vient d'évoquer.

Je suis pour la confiance absolue pour une raison très simple, c'est que je pense vraiment que l'homme est immortel.

C'est le chrétien en vous qui parle là ?

Je ne peux pas faire la différence. On m'a souvent demandé ce que je serais si je n'étais pas chrétien. Je suis obligé de répondre que je ne sais pas. De même, on m'a souvent demandé ce que je serais si je n'étais pas médecin. Là aussi, je suis obligé de répondre que je ne sais pas. Certes, nous avons des facettes diverses ; mais enfin, tout est taillé dans la même pierre. Je crois que l'homme est construit pour l'éternité. Je ne peux donc pas avoir un sentiment d'inquiétude du fait de la situation présente. Mais je ne suis pas sûr du tout que l'humanité, dans son ensemble, soit construite, elle, pour l'éternité. Chaque homme est éternel mais l'humanité n'est nullement assurée de l'être. Il n'y a rien qui me le fasse penser, d'ailleurs.

Outre les périls dont on vient de parler, il y en a quelques autres, comme le totalitarisme, par exemple ?

Cela, vous savez, a toujours existé. Mais on a raffiné sur les moyens, et surtout sur la puissance d'étouffement. La différence que je vois entre les systèmes totalitaires du passé - l'empire Inca, par exemple, était un système totalitaire - c'est qu'ils n'avaient pas la possibilité de matraquage intellectuel que possèdent les états totalitaires de l'heure.

C'est à l'âme qu'ils s'en prennent ?

Oui. L'un des périls les plus redoutables pour l'humanité est constitué par les manipulations de l'esprit Ce n'est pas pour rien que les Soviétiques utilisent des hôpitaux psychiatriques. À l'heure actuelle, nous n'avons pas de drogues qui permettent de briser vraiment la personnalité. Mais on peut la mettre dans un état tel que le sujet n'arrive plus à se reconnaître. On peut le changer en débile mental quasiment, en faire une sorte d'automate. Mais il pense quand même fût-il obligé, pour survivre, de dire ce qu'on lui impose de dire.

Pourtant il n'est pas impossible que dans dix, quinze ans, les progrès concernant les mécanismes qui assurent le fonctionnement de notre système nerveux central, permettent une emprise beaucoup plus grande sur l'esprit et la personnalité des hommes.

Cela serait tout à fait redoutable ?

Dans les mains d'un système totalitaire, ce serait d'une puissance prodigieuse.

Ce serait la mort spirituelle ?

En effet. On n'arrive pas encore à faire vraiment le lavage de cerveau, grâce à Dieu ! Mais qu'on arrive à provoquer des inhibitions tellement brutales et tellement profondes que le pauvre sujet se trouve totalement écrasé et complètement sous la coupe de la domination intellectuelle qu'on lui impose est déjà du domaine des possibilités.

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L'homme peut-il quelque chose contre l'esprit ?

Cependant, si l'on croit vraiment que l'homme vient de Dieu, qu'il y a en lui une empreinte de son Créateur, on peut espérer que jamais pouvoir n 'arrivera à effacer cette empreinte ?

C'est possible. Je serais assez tenté de croire qu'on ne peut pas effacer totalement l'empreinte divine qui se trouve dans l'homme, sauf à te rendre absolument fou.

C'est-à -dire à le laisser survivre dans son corps mais sans qu'il y soit ?

A faire en sorte qu'il ne puisse plus utiliser son corps en fonction de son âme.

L'Évangile nous avait dit : " Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le corps, qui ne peuvent rien contre l'esprit ". En fait, aujourd'hui l'homme arrive à pouvoir quelque chose contre l'esprit ?

Satan a toujours pu quelque chose mais pas tout. Il ne faut pas oublier cela, ni le minimiser.

Au fond c'est toujours la même et longue lutte ?

Oui. Les termes n'ont pas changé. Ce qui a changé c'est d'une part, la puissance par l'assujetissement progressif des lois de la nature à la volonté humaine. C'est vrai qu'il y a de plus en plus de lois de la nature que nous savons utiliser et maîtriser. Il est vrai que nous pouvons provoquer d'immenses dégâts, mais il est vrai aussi que nous pouvons faire plus de bien.

Par exemple, il est tout à fait évident que si l'humanité était sage il n'y aurait plus aucun être humain mourant de faim sur cette planète. La terre est parfaitement capable de nourrir très largement onze milliards d'hommes avec les techniques actuelles de l'agriculture. Si donc existent des zones où l'on a faim, c'est que l'humanité n'est pas sage. Elle a les possibilités matérielles de supprimer les famines. Ce qui n'était pas le cas du temps de l'Empire romain...

On n'a pas d'excuse de laisser mourir de faim des enfants ?

Aucune excuse. Ce ne sont pas les moyens qui manquent, c'est la sagesse éternelle qu'on oublie.

Il faudrait transformer les épées d'aujourd'hui en socs de charrues ?

Ce n'était déjà pas facile de reforger des épées ! Alors reforger des canons, des fusées ? Mais c'est sûr que l'humanité peut le faire. D'ailleurs si elle veut survivre, elle n'a pas d'autre choix.

Au fond la vraie question finalement - qu'on la présente comme on veut - c'est la question spirituelle ?

La vraie question c'est de savoir : " Oui ou non. l'homme a-t-il été fait à l'image de Dieu ? Et, oui ou non. Dieu a-t-il assez aimé les hommes pour prendre leur image ? " Si vous répondez oui. l'humanité prend un aspect nouveau, une dignité éminente. Mais si vous pensez que Dieu n'existe pas, si vous croyez que l'homme est parfaitement fortuit, fruit du hasard dans un univers impossible, pourquoi ne pas continuer de jouer l'humanité à la loterie : à la roulette russe ou au pocker américain ?

Dans la première hypothèse, deux étapes donnent sens à l'histoire, l'Ancien et le Nouveau Testament ; l'homme fait à l'image de Dieu, et Dieu acceptant dé prendre l'image de l'homme. A ce moment-là , oui, l'humanité devient absolument respectable.

Au fond, l'humanité peut errer, mais sans jamais fuir totalement cette question là ?

Je n'ai jamais vu d'hommes qui ne l'ait pas rencontrée un jour ou l'autre... L'homme qui n'a pas d'angoisse métaphysique n'existe pas, ou alors il dort.

Mais nous vivons dans une société qui l'étouffe ou la trompe ?

Oui. Mais elle se réveille facilement. J'ai été plusieurs fois en Union soviétique. A partir de onze heures du soir les conversations entre scientifiques, me fois qu'on a bien discuté des protons, des électrons, des gènes, des cellules, etc., aboutissent toujours à une seule question : Y a-t-il un Dieu, ou non ?

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L'homme qui n'a pas d'angoisse métaphysique n'existe pas

Ce n'est pas pour rien non plus qu'un renouveau spirituel a surgi dans ce pays, malgré la chape de plomb de l'athéisme officiel ? Par exemple, Tatiana Goritcheva, par son livre : " Nous autres convertis d'Union soviétique ", nous donne un témoignage bouleversant...

Là , je ne sais pas. La seule dignité des scientifiques, c'est d'avoir l'audace de dire : " Ça, vraiment, je ne sais pas, je ne suis pas compétent. "

J'admire cette loyauté, M. Lejeune. Mais elle n'est pas monnaie courante ? Souvent des gens qui ont des titres se prononcent sur tout sans avoir forcément qualité pour le faire ?

Oui, c'est alors un abus de principe d'autorité. Sous prétexte qu'on possède une certaine autorité dans un petit domaine, on tranche sur une domaine dans lequel on est ignorant…

Jacques Monod, à ce sujet, avec son livre " Le hasard et la nécessité ", n'est pas exempt de ce genre de pratique ?

J'ai eu des conversations très poussées avec Monod. C'est un homme pour qui j'avais une très grande estime et même de l'amitié, alors que sur certains points nos opinions étaient diamétralement opposées. Monod était un homme rigide, et il s'était en quelque sorte juré qu'il avait raison. Il ne pouvait pas en démordre même quand il ne savait pas. Par exemple au procès de Bobigny, Monod a dit : " Avant cinq mois,le foetus n'a pas de cerveau ". Un de mes confrères embryologiste, m'a rapporté le fait suivant :

" J'ai rencontré Monod quinze jours après le procès de Bobigny. " Venez donc boire une bière avec moi ", me dit-il. Je ne le connaissais pas, mais il savait que j'étais embryologiste. Il me demanda : " J'ai déclaré qu'il n'y avait pas de cerveau avant cinq mois. Dites-moi ce qu'il en est ". Et le confrère de lui répondre : " A deux mois Je cerveau est déjà construit... ". " Ah, répondit Monod, eh bien, j'ai dit une c..."

C'est avec l'autorité d'un prix Nobel que Monod avait dit cette c... devant un juge, ce qui est grave. S'il l'avait prononcée devant un examinateur de 2e année de Médecine, il aurait été collé !

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Le scientifique doit connaître et s'arrêter aux limites de son savoir

Je crois qu'on sollicite trop les scientifiques...

Oui. Chacun de nous risque de se laisser entraîner par ses convictions et, de temps en temps, de dépasser ce qu'il sait. Quand on ne le dépasse qu'un tout peut peu. c'est une imprudence. Quand on le dépasse beaucoup, c'est un abus de confiance.

Par exemple, quand vous m'avez demandé de parier du renouveau chrétien en URSS, vous répondre sui ce point aurait été malhonnête de ma part car je ne sais rien sur ce sujet Ce n'est pas parce que je suis allé trois fois en Union soviétique que j'ai une idée sur la question. Cela ne m'empêche pas de souhaiter de tout mon cœur que ce renouveau existe.

Des témoins peuvent nous en parler ?

Oui, mais je n'en connais pas, et moi-même ne suis pas témoin du fait en question. Si vous me demandez : est-ce que vraiment vous êtes persuadé que l'être humain commence à la fécondation ?, sur ce point j'ai beaucoup réfléchi, il s'agit de mon métier, ma réponse est oui, et je l'enseigne.

Peut-être que toute la science va s'écrouler demain par une découverte invraisemblable qui va renverser tout ce que nous savons en génétique. Mais dans l'état actuel des choses, je suis obligé de vous dire " oui, l'être humain commence à la fécondation ". Et là je suis compétent.

Pour ce qui est des manipulations génétiques, considérez-vous qu'elles sont bénéfiques ou inquiétantes ?

C'est vrai qu'elles sont d'une très grande importance, qu'elles peuvent faire basculer la recherche, qu'on peut vraiment, par elles, passer de l'autre côté, c'est-à -dire arriver à la thérapeutique dans les maladies pour lesquelles jusqu'ici nous n'avons aucun secours. Mais c'est vrai aussi qu'entre les mains des expérimentateurs, ce progrès peut conduire, et c'est là le grand danger, à un oubli du respect de l'être humain.

L'homme peut se laisser aveugler par sa puissance. Et le scientifique qui vraiment manipule un embryon humain en croyant qu'il fait une manipulation neutre commet, à mon avis, une erreur d'un telle ampleur qu'elle risque d'entraîner la science purement expérimentale dans une voie tout à fait erronée.

C'est très rarement qu'une découverte scientifique se fonde sur une absurdité. Les médecins nazis prétendaient qu'un prisonnier n'est pas un homme, et qu'ils pouvaient donc expérimenter sur lui. Or. y n'en est rien sorti Ces gens-là n'étaient pas plus sots que les autres ignorants que nous sommes tous dans nos Facultés. Ils n'étaient pas, par eux-mêmes, plus mauvais que les autres ; mais ils partaient d'une notion absurde. J'en reviens à ce que disait Giorgiu : " La logique diabolique est sans faille, mais les prémisses sont fausses ".

Comment pouvez-vous savoir, vous chercheurs, que vos prémisses sont justes ? Vous en avez au moins une qui n'est pas discutable : combattre la maladie ?

C'est indiscutable dans l'optique judéo-chrétienne. Si je n'étais pas chrétien il y a peut-être des maladies que je voudrais transmettre....

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La haine de la maladie et l'amour du malade

Vous avez découvert, M. Lejeune, ce qu'on appelle le mongolisme, il ne vous suffit pas de découvrir la maladie. Vous avez envie, je suppose, de guérir le malade. Le jour où je verrai un petit trisomique guéri, sera certainement, et je le dis sans hésitation, l'un des jours les plus émouvants de mon existence. Cette prémisse là n 'est pas discutable ?

Elle n'est pas discutable, je le répète, dans l'optique judéo-chrétienne. Elle est parfaitement discutable dans l'hypothèse où l'homme n'est pas à l'image de Dieu : on peut alors raisonner sur les trisomiques en disant : " C'est bien plus économique, ou meilleur pour eux, de les éliminer ".

Si on veut les soigner, et dans l'avenir empêcher leur mal, à quoi cela tient-il ? Au fait qu'on les considère comme des êtres humains, et qu'on distingue le malade de la maladie.

C'est la loi de la sagesse éternelle : haïr le péché, aimer le pécheur. La vraie médecine lui ressemble en cela, elle enseigne la haine de la maladie et l'amour du malade. Mais si vous ne connaissez que la maladie, vous pouvez parfaitement éliminer le malade en disant " mais j'élimine la maladie ! ". Les prémisses dont nous parlons sont vraiment des prémisses morales.

Cependant, en pratiquant l'élimination dont vous parlez, on arrête aussi la recherche ?

Aussi. C'est vrai que c'est un cul-de-sac. Les hommes sont faits de telle façon que s'ils nient ce qui est la sagesse éternelle, ils font des bêtises, aussi intelligents soient-ils.

Par contre, avec le respect à l'égard de l'être humain, fût-il blessé dans son être, si l'on s'interdit certaines choses, on s'oblige aussi à en faire d'autres ?

C'est vrai en un sens, mais ce n'est pas parce que nous avons un respect de l'être humain que nous sommes assurés de découvrir plus vite. Malheureusement non. Il ne suffit pas d'être animés de bons sentiments vis-à -vis du patient pour savoir le guérir. Et le fait d'être du côté de la vie ne nous donne que la lumière naturelle. Nous n'avons pas la science infuse.

La science a tout de même déjà beaucoup progressé, et progressera encore ?

Certes. Mais cela ne nous permet pas de dire : " Ce sont les gens qui respectent la vie qui vont faire la prochaine découverte. " On peut penser ici à la littérature. C'est vrai qu'on ne fait pas automatiquement de la bonne littérature avec de bons sentiments. En ce sens, Gide avait raison.

C'est la même chose en médecine, avec cette différence que si les mauvais sentiments peuvent faire parfois une bonne littérature, ils font toujours une mauvaise médecine. Reste que les bons sentiments ne suffisent pas à faire de la bonne médecine. C'est comme ça.

En bref, vous vous colletez avec le mal ; il y faut et l'intelligence, et le cœur ?

Un passage de l'Évangile m'a profondément frappé ; il touche indirectement à mon métier : c'est l'histoire de l'aveugle-né. Tout le monde se demande : Pourquoi est-il aveugle ? Les uns disent : " C'est parce que ses parents ont péché ", et Jésus répond : " Non, c'est pour que les oeuvres de Dieu soient manifestées. "

Si nous prenons cette expression en son sens le plus direct, la manifestation des œuvres de Dieu va s'opérer par le Christ qui guérit l'aveugle-né. Dans un sens analogique, on peut dire aussi que Dieu ayant donné aux hommes l'intelligence qui leur permet de lutter contre la maladie, lorsqu'ils arrivent à vaincre celle-ci, lorsqu'ils arrachent un enfant à la mort, lorsqu'ils font avancer, par une découverte, la science médicale, ce sont aussi des œuvres de Dieu qui sont ainsi manifestées.

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On ne peut Juger Dieu

Mais l'espèce de tache sombre du malheur à laquelle vous êtes affronté très souvent, M. Lejeune, comment l'expliquez-vous ? L'enfant qui naît avec un handicap n'est-il pas l'innocent injustement frappé ? Personne n'a voulu cela. Alors n'est-on pas tenté de dire que Dieu est responsable ?

Je ne me suis jamais mis à la place du Créateur, sachant pertinemment que je pourrais pas remplir sa tâche. Or, quand nous disons d'une personne " c'est de sa faute ", c'est parce que nous sommes capables de nous mettre à sa place et de dire " moi, j'aurais fait autrement ". Et bien, je n'ai jamais eu la tentation de me dire : " Si j'étais Dieu, j'aurais fait autrement ", parce que je ne peux pas concevoir l'idée que je puisse, même un seul instant, me mettre à la place de Dieu. Cette tentation d'accuser Dieu, si je puis dire, non vraiment, ça ne me vient pas.

Cependant, hors du Christ en croix, qui a pris sur lui le péché et le malheur du monde, l'intelligence humaine reste désemparée devant l'inexplicable ?

Totalement; tant de choses sont inexplicables ! La survenue d'une maladie chromosomique comme la trisomie 21, ne l'est pas plus que celle du tremblement de terre de Lisbonne.

C'est du même ordre ?

C'est du même ordre. Les lois de la nature font que certains êtres humains souffrent brusquement et d'une façon telle que les mots de justice ou d'injustice, n'ont rentablement pas de sens.

Mais ces êtres humains n'ont pas fait pire que d'autres ? Et quand ils sont tout petits, ils n 'ont même rien fait du tout ?

Absolument. Et Lisbonne non plus ; ce n'était pas Sodome et Gomorrbe. Devant le mal intolérable le médecin n'accuse pas Dieu pour innocenter la victime ; il tente de vaincre le mal, de redresser le destin. Il y parvient parfois, et c'est lié une petite part " peur que les œuvres de Dieu soient manifestées ".