Lettre à Guillaume

J. Lejeune


Sommaire


Mon cher Guillaume,

Ce n'est pas la médecine qu'il faut redouter, mais la folie des hommes. Notre pouvoir de modifier la nature, en utilisant ses lois, s'accroît chaque jour de l'expérience de ceux qui nous ont précédés. Mais utiliser ce pouvoir avec sagesse, voilà ce que chaque génération doit apprendre à son tour. Certes nous sommes aujourd'hui plus puissants qu'autrefois mais pas mieux avisés : la technologie est cumulative, la sagesse ne l'est pas.

D'où tes questions inquiètes.

Voyons-les par ordre ; les " mères porteuses " pour commencer.

Ce terme ne veut rien dire, puisque, bien évidemment, toute mère est porteuse de son enfant ! Ceux qui ont inventé cette appellation le savent aussi bien que toi et moi, mais ils tentent de masquer quelque chose.

Lorsqu'une femme accepte d'être fécondée artificiellement par la semence d'un homme qui n'est pas son mari et qu'elle fait marché de livrer neuf mois plus tard son enfant contre de l'argent, c'est d'une mère " vendeuse " qu'il s'agit. Alors on invente le terme de mère " porteuse " pour camoufler ce commerce d'enfant !

Les avorteurs ont utilisé la même méthode. N'osant avouer qu'ils tuent un enfant dans le ventre de sa mère, ils parlent d'" interruption volontaire de grossesse ", I.V.G., alors que c'est de l'interruption d'une vie gênante qu'il s'agit... mais ils voudraient qu'on ne le dise pas !

Les bébés-éprouvettes n'existent pas. Un enfant ne peut se développer complètement dans une bouteille !

Il s'agit de fécondation extra corporelle c'est-à -dire en dehors du corps maternel.

Pour le comprendre il faut te rappeler comment commence notre vie.

Chaque mois, une femme bien portante (ne prenant pas la pilule) et en âge de se reproduire, fabrique un ovule, grosse cellule ronde, produite par l'ovaire. Recueilli par la trompe qui le mènera jusqu'à l'utérus, l'ovule rencontre en chemin les spermatozoïdes qui ont été émis par le mari lors d'une union conjugale.

Les spermatozoïdes sont des navigateurs intrépides. Munis d'un long flagelle ils avancent à la fois à l'hélice et à la godille et remontent toute la filière génitale pour arriver dans la trompe et y trouver l'ovule.

L'un des spermatozoïdes et un seul féconde alors l'ovule. Cet ovule fécondé reçoit ainsi les 23 chromosomes paternels qui unis aux 23 chromosomes maternels qu'il portait déjà constituent le patrimoine génétique complet du nouvel être humain.

C'est parce que ces deux cellules, l'ovule et le spermatozoïde se rencontrent en flottant librement dans un tube de chair (la trompe) que la fécondation extra corporelle est possible.

Si la trompe est bouchée (le plus souvent à la suite d'une infection vénérienne) l'ovule ne peut pas descendre jusqu'à l'utérus et le spermatozoïde ne peut remonter jusqu'à lui.

Pour contourner l'obstacle, on prélève, par une opération chirurgicale assez simple, l'ovule émis par l'ovaire. On l'aspire délicatement dans un petit tube de plastique et on le dépose dans une fiole contenant un liquide aussi semblable que possible à celui de la trompe. On ajoute alors les spermatozoïdes.

Sitôt que l'un d'eux a fécondé l'ovule, un nouvel être humain commence sa carrière, ici dans un tube de verre, au lieu d'un tube de chair normalement.

Deux à trois jours plus tard, on dépose, grâce au même tube de plastique, le minuscule embryon dans l'utérus de sa mère. Cet abri est le seul qui puisse fournir au tout jeune être humain la nourriture et la protection qui lui sont nécessaires pendant neuf mois.

Reste à savoir si cette façon de procéder, qui fait intervenir un spécialiste dans l'intimité de l'acte de procréation est véritablement respectueuse de l'enfant et de ses parents. Il semble tout à fait possible que ce sanctuaire secret qui est le sein maternel, comme on disait autrefois, soit le seul lieu réellement digne d'abriter cette étonnante merveille : le début de la vie d'un nouvel être humain.

Quant à la congélation, elle est techniquement possible car l'être humain extrêmement jeune possède une vitalité tellement extraordinaire qu'il peut supporter cet " arrêt du temps " qu'est l'abaissement extrême de la température. Maintenu ainsi en temps suspendu (pendant plusieurs mois éventuellement) l'embryon, réchauffé prudemment, et remis dans son abri naturel, l'utérus de sa mère, reprend aussitôt son développement temporairement arrêté par le froid. Un ovule non-fécondé ne supporterait pas cette épreuve. Ceci prouve, à nouveau, que la fécondation entraîne un changement d'état, qu'elle est bien le début d'une vie nouvelle.

Maintenant, est-il légitime de congeler ainsi de très jeunes humains ? Je ne le crois pas. On vend bien de la viande surgelée chez Big-Gel, mais cette industrie ne correspond guère à l'amour des enfants. Tout cela rappelle trop la chanson de St Nicolas et des petits enfants dans le saloir !

Restent les manipulations génétiques qui n'existent pas encore chez l'homme. A supposer qu'il soit un jour possible (ce que je ne sais pas) de remplacer chez un malade un mauvais gène par un bon, cette pratique qui ramènerait la santé serait de la bonne médecine.

Certes il y faudrait toute la prudence et le respect nécessaires mais cette application de la technologie ne serait pas immorale en soi.

En revanche il serait immoral est donc absurde, de prétendre modifier les humains pour confectionner des " surhommes ". Pour fabriquer des hommes, plus sages que nous ne sommes, il nous faudrait être déjà plus sages que ces hommes-là !

Quant à l'usage des animaux - soit comme réserves de pièces détachées (greffe du cœur d'un babouin chez une petite fille) - soit comme incubateurs temporaires d'êtres humains très jeunes (implantation d'embryons dans l'utérus d'une guenon) il faudrait méconnaître totalement les lois de la biologie pour le proposer. En effet, autant que nous puissions le savoir, les différences entre espèces sont trop importantes pour que de telles manipulations aient quelque chance de réussite à long terme.

Dans les conditions actuelles, se serait prendre l'être humain lui-même pour un animal d'expérience. Contre-sens dramatique et inexcusable.

Toutes les questions que nous venons d'évoquer, mon cher Guillaume, soulèvent des difficultés techniques qu'il est bien délicat de discuter dans une lettre, même un peu longue. Mais tu n'as pas à t'encombrer d'un fatras de connaissances biologiques qui évoluent sans cesse, pour conserver un jugement clair et sain.

La Sagesse Eternelle a parlé une fois pour toutes qu'il te souvienne des paroles mêmes de Notre Seigneur sur le dernier jugement : Ce que vous avez fait aux plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait.

Si les médecins n'oublient jamais cela, sois assuré mon cher Guillaume que la médecine sera toujours du bon côté. Mais si tu rencontres des gens qui ne respectent pas cette Sagesse-là , alors, fuis-les. Ils ne veulent pas de bien aux petits... ni aux grands d'ailleurs !

Avec ma très affectueuse sympathie ton ami médecin.