Allocution de Jérôme Lejeune du 29 juin 1987

J. Lejeune

La vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 4, n° 6, p. 497-502.


Sommaire


Très illustre et très honoré Confrère,

Etre auprès de vous le messager de l'Académie des Sciences Morales et Politiques est un honneur et un bonheur.

L'honneur certes, revenait de droit à . notre confrère Jean Laloy, mais des raisons de santé ont hélas empêché sa venue.

Reste le bonheur qui m'échoit de remercier publiquement celui qui oeuvre inlassablement pour la survie des hommes.

Comme, vous le savez, mon Cher Confrère, les biologistes aussi redoutent les radiations atomiques. Vous, les fils de Tubal-Caïn, vous avez forgé, à coups de génie, des armes énormes capables d'écraser notre monde; nous, les fils d'Esculape, nous tentons de comprendre, voire de réparer, les malfaçons du destin.

Si nous sommes unis dans la même croisade, c'est que nous butons sur la même évidence : il n'existe aucun remède technologique ou médical aux ravages abominables d'une extermination atomique.

Vous avez été, vous êtes et vous serez encore, mon Cher Confrère, l'un des protagonistes de cette tragédie de l'homme menacé par la démesure du pouvoir qu'il s'est arrogé.

Avec quelques-uns des physiciens de ce temps vous avez illustré ce terrible et merveilleux esprit prométhéen qui nous pousse à maîtriser le feu des étoiles. Souvenez-vous que Prométhée fut enchaîné par les dieux ! Et pourtant il n'avait dérobé que la foudre et non pas de l'énergie thermo-nucléaire qui fait étinceler les soleils.

Vous avez connu, mon Cher Confrère, après les honneurs les plus grands, les disgrâces les plus rudes... mais on n'enchaîne pas les idées.

Votre éloignement en un lieu que les touristes ne visitent guère vous a conféré, si je puis dire, une gloire toponymique; tous les français, pourtant assez peu portés sur la géographie, connaissent maintenant cette ville ignorée : Gorki ?... Ah oui, Sakharov !

Mais, ne croyez pas, mon Cher Confrère, que vous, physiciens, portiez seuls le fardeau de l'avenir.

Vous avez déchaîné les forces de la matière, mais les biologistes démêlent aujourd'hui l'écheveau de la vie. Ces fils avec lesquels les Parques ourdissaient l'existence des mortels, ces minuscules filaments d'ADN, nous pouvons les lier et les délier. Nous apprenons à déchiffrer la destinée de l'être et nous pouvons déjà , au moins partiellement, la modifier.

Si la physique a suivi l'exemple de Prométhée, la biologie risque de prendre aujourd'hui le Docteur Faust pour modèle : fabriquer l'homme à notre guise n'est-ce pas la tentation de l'orgueil absolu ?

Faust et Prométhée ne sont pas seulement des figures mythiques : ils représentent les deux faces de la puissance moderne.

Les dirigeants politiques ont des responsabilités immenses et les scientifiques ont le devoir de leur révéler qu'il n'existe aucune échappatoire à cette constatation brutale : " La science seule ne peut pas sauver le monde : la technologie est cumulative, la sagesse ne l'est pas ".

De même, qu'en chacun de nous le coeur et la raison ne font pas toujours bon ménage, de même, dans les nations la morale et la politique ne vivent pas toujours en bonne intelligence. Et pourtant, cette intelligence est le seul espoir possible : la raison peut aussi s'emporter et c'est le coeur qui la raisonne !

Pour que la civilisation perdure, il faudra nécessairement que la politique se conforme à la morale; à cette morale qui transcende toutes les idéologies parce qu'elle est inscrite au plus profond de nous, par cet impénétrable décret qui gouverne à la fois les lois de l'Univers et la nature des hommes.

Permettez-moi, mon Cher Confrère, de vous remettre ce diplôme d'appartenance à l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Votre vie et votre oeuvre montrent que la dignité des savants est de relier, malgré tout, la politique, la morale et la science.