Existe-t-il une morale naturelle ?

Jérôme Lejeune

Pont Acad Sc (Rome), 1989


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I. L'animation de la matière

Dans sa quête de la vérité, le biologiste bute sur une double évidence qui se présente aux deux extrémités du développement de l'être. Cette double évidence est très simple : L'ESPRIT ANIME LA MATIÈRE. Voyons d'abord la macro et la micro structure du cerveau, depuis le câblage le plus complexe que nous connaissions actuellement sur terre (qui mesure deux cent mille kilomètres de long, si on le calcule en neuro-tubules), jusqu'à cet extraordinaire feu de synapses qui fait qu'un flux de particules est engouffré par la membrane réceptrice lorsqu'une petite vésicule se rompt et émet un médiateur chimique.

Curieusement, notre machine à éliminer le fortuit pour ne retenir que le déductible, c'est le propre de la raison, est un compteur de particules d'une incroyable vélocité. Dans la synapse même, les particules passent une à une dans chacun des canaux : le petit démon de Maxwell est à la racine de l'activité de ce système qui déchiffre et met de l'ordre dans l'univers.

Mais ce qui est le plus étonnant, c'est que la moindre pensée, le moindre mouvement, déclenche ces flux d'ions et cet extraordinaire comptage de particules : l'esprit anime véritablement la matière.

Tout au début, lorsque l'être commence sa carrière, c'est l'information génétique qui, mis à part les accidents, dicte toutes ses qualités. Selon l'heureuse formule des mathématiciens, l'être appelé à la vie se trouve comme réduit à sa plus simple expression (1). Bien sûr, le langage est d'une miniaturisation extrême. je vous rappèlerai une impression : dans la tête d'un spermatozoïde, il y a un mètre linéaire d'ADN, et si l'on rassemblait à Rome toutes les molécules d'ADN qui vont définir toutes et chacunes des qualités de tout et chacun des cinq milliards d'hommes qui nous remplaceront sur cette planète, cette quantité de matière représenterait à peu près deux comprimés d'aspirine.

Ce que nous savons, au-delà de tout doute possible, c'est que toute l'information nécessaire et suffisante se trouve présente dès la fécondation, c'est à dire au moment ou l'information véhiculée par le spermatozoïde et celle véhiculée par l'ovule, se trouvent réunies dans l'oeuf fécondé.

Cette notion que l'esprit anime la matière, est inscrite en quelque sorte dans notre langage même. Nous employons le même mot pour définir une idée qui nous vient à l'esprit ou pour définir un nouvel être qui vient à l'existence : dans les deux cas on parle de "conception". Ce concept-là n'est pas une pauvreté du vocabulaire, mais reconnaissance, implicite si Je puis dire, qu'au tout début l'âme et le corps, l'esprit et la matière, sont tellement intriqués qu'il est impossible de les exprimer l'un sans l'autre ; le langage ne l'a jamais fait.

Ceci nous amène à considérer la première responsabilité du biologiste : expliquer à nos contemporains que la biologie moléculaire exclut totalement le dualisme cartésien formel selon lequel il y aurait d'un côté un esprit, et de l'autre un corps. Il n'y a qu'un corps animé, mais animé par une nature d'homme.

Une question immédiate se pose alors : existe-t-il une sorte de mode d'emploi, une sorte de notice d'entretien de cette nature humaine ? Existe-il une "morale naturelle" ? Si je puis me permettre de résumer très respectueusement, mais peut-être un peu abruptement ma pensée, je dirais que le Décalogue représenterait le mode d'emploi et les Commandements de l'église la notice d'entretien de la nature humaine.

Mais il faudrait tout d'abord s'assurer qu'il existe effectivement une nature humaine. Or ceci a été fort débattu ; la nature humaine n'est guère à la mode ces temps-ci, et pendant une époque très récente, on a cru démontrer qu'en réalité la condition humaine n'était qu'une sorte de convention admise par une certaine société, et différente pour une autre, et que rien ne permettait de savoir quelle convention était la bonne.

S'il existe une morale naturelle, il serait sage de s'y conformer, non pas pour diriger la science, (car cette morale naturelle est elle-même un objet de la science, mais bien plutôt pour diriger les utilisations de la science et pour décider vers quel but doit tendre la mise en application des techniques à partir de nos connaissances, comment il serait bon de les utiliser. La science est véritablement l'arbre du bien et du mal; elle donne indifféremment des fruits bons et des fruits mauvais ; toute notre responsabilité de scientifiques est d'essayer de cueillir les fruit bons et de ne pas offrir les fruits mauvais à nos contemporains ou à nos descendants.

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II. De la nature humaine à la morale naturelle

Certes, il est difficile de définir la nature humaine et cependant, nous devons essayer de comprendre ce qu'elle est. Pour le généticien que je suis, le premier moyen serait simplement de dire : eh bien, nous savons avec certitude que cet énorme message génétique, 1011 bases dans l'ADN, correspond à une quantité d'information phénoménale ; or, nous savons que c'est parce que l'être conçu possède cette information, qu'il est humain : autrement dit, la génétique moléculaire la plus objective et la plus moderne pourrait se résumer en une paraphrase malhabile du début de l'Évangile de Saint Jean : au commencement, il y a un message, ce message est dans la vie, et ce message est la vie ; et si ce message est une message humain, cette vie est une vie humaine. Bien sûr, on pourrait s'atteler à déchiffrer ce message et c'est déjà en cours ; mais il n'est pas nécessaire d'entrer dans des détails trop techniques sur la façon de lire ces extraordinaires Tables de la Loi de la vie, qui se trouvent inscrites dans notre ADN.

Il serait toutefois très insuffisant de ne considérer que l'ADN. Certes, l'ADN est bien comparable à la bande magnétique sur laquelle se trouve inscrite la symphonie de la vie, mais il ne faut pas oublier que le reste de la cellule fécondée est comme le magnétophone qui va déchiffrer le code et exécuter la symphonie. Quand nous parlons de quantité d'information exprimée en bits, il n'y a pas seulement celle qui est inscrite sur le ruban, il y a celle qui est comprise dans toute la machinerie à lire le ruban et à mettre en oeuvre ce qu'il veut dire !

Et là , ce n'est plus de quelques 1010 à 1013 bits qu'il s'agit, mais d'un chiffre absolument énorme et que personne pour l'instant ne peut évaluer avec précision (2).

La première nation, est donc une définition génétique de l'être, mais pour la seconde notion il nous faut revenir au début de notre propos, la nature de notre cerveau. Il suffit de soulever la calotte crânienne pour découvrir chez l'homme les aires frontales et les zones de Broca, et de Wernicke qui n'existent pas chez les primates. Ces zones sont nécessaires au langage articulé et à la pensée cohérente.

Sans recourir à la neuroanatomie comparée on peut faire une constatation plus grossière peut-être mais tout aussi convaincante. Voyageant beaucoup, je visite chaque frais que je le puis deux lieux extrêmement instructifs : l'Université d'une part, le jardin zoologique de l'autre. Dans les Universités, j'ai fréquemment rencontre d'éminents confrères qui hachent doctement la tète en se demandant si, tout compte fait, leurs enfants quand ils sont très jeunes ne seraient pas des sortes d'animaux. Mais dans les jardins zoologiques, je n'ai jamais observé de congrès (le chimpanzés se demandant si, tout compte fait, leurs enfants ne deviendraient pas un jour des universitaires !

J'en conclus, à titre personnel, que la nature humaine est évidente à chacun. Sur cette planète, l'homme est le seul être à se demander d'où il vient, qui il est et ce qu'il a fait de son frère. Il est aussi le seul à avoir découvert, et ceci depuis toujours, qu'il existe une relation entre la passion de l'amour et la reproduction du semblable. Le chimpanzé le plus malin, le mieux dressé, ne saura jamais et ne pourra jamais savoir qu'il existe une relation entre la copulation et la survenue neuf mois plus tard d'un petit singe qui lui ressemble. L'homme, lui, l'a toujours su et les païens représentaient, avec la plus grande justesse, le dieu de l'amour sous les traits d'un enfant. C'est cette particularité, c'est cette connaissance quasiment génétiquement inscrite dans le coeur de l'homme qui confère à son comportement - et spécialement à son comportement amoureux - une dignité qui n'existe pas dans le restant du règne vivant.

Si l'on accepte alors qu'il puisse exister une morale naturelle, il en découle immédiatement que dissocier l'amour de l'enfant et l'enfant de l'amour est une erreur de méthode. D'où la prescription tout à fait naturelle de l'abstinence continue dans le célibat chaste et la continence périodique dans le mariage heureux. Si la monogamie correspond bien à la nature humaine et si la morale tend à conserver au mari cette prérogative d'être seul habilité à déposer des cellules reproductrices dans ce temple intérieur qu'est le corps de la femme, alors on en déduit très simplement les notions morales traditionnelles : la contraception, qui est faire l'amour sans faire l'enfant, la fécondation extracorporelle, qui est faire l'enfant sans faire l'amour, l'avortement, qui est défaire l'enfant, et la pornographie, qui est défaire l'amour, ne sont pas conformes à la dignité naturelle de l'homme (3).

Lorsque la technique nous donne emprise sur l'être humain très jeune, sur l'embryon qui peut même se former dans une fiole quasiment alchimique, et même revenir du froid le plus absolu, cette même morale nous apprend qu'aussi jeune qu'il soit, aussi fragile qu'il puisse être, l'embryon humain est un membre de notre espèce et, de ce fait, doit être protégé de toute exploitation. Il n'est pas un stock de pièces détachées où l'on puise selon besoins, il n'est pas une denrée périssable qu'on congèle ou décongèle à volonté, il n'est pas un bien de consommation qu'on pourrait vendre ou échanger, il est très exactement notre prochain, notre semblable, notre frère.

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III. Pierre d'achoppement ou garde-fou

Il faut maintenant se demander si cette morale inchangée depuis toujours, représente une gêne à la recherche ; autrement dit, est-ce un tabou regrettable au, au contraire, un guide précieux. Je ne prétends pas fournir une réponse a priori, mais je vous proposerai d'examiner deux exemples.

Le premier, c'est le respect de l'embryon tout jeune, j'entends de l'embryon humain : est-ce un tabou qui gêne la recherche ? Je ne le crois pas ; l'histoire de ces trois dernières années est extrêment éclairante à ce sujet. Il y a trois ans, nos collègues en Angleterre envisageaient de régler par une loi l'usage expérimental d'embryons humains qui auraient moins de quatorze jours. J'eus l'honneur de témoigner devant le Parlement britannique, pour donner l'opinion d'un généticien. Il était proposé; "Si vous nous donnez le droit d'utiliser des embryons de quatorze jours, nous étudierons différentes maladies et nous obtiendrons des connaissances menant peut-être à la guérison de la débilité mentale, de la fibrose kystique du pancréas (mucoviscidose), de la dystrophie musculaire, de la trisomie 21, de l'hémophilie".

Témoignant devant le Parlement britannique, je fus obligé de faire remarquer, de façon tout-à -fait "matter of fact", que sur un embryon de moins de quatorze jours, on ne peut pas étudier un trouble du cerveau qui n'est pas encore formé, ni un trouble de la coagulation du sang, l'hémophilie, parce que les organes qui forment les cellules sanguines ne sont pas encore différenciés, ni une anomalie des muscles qui n'apparaîtront qu'une semaine plus tard ; finalement, ce projet ne permettait nullement d'élaborer un protocole logique permettant d'affirmer : ces expériences sont scientifiquement nécessaires et absolument indispensables à l'étude de ces cinq maladies. Je puis vous confier, et ceci est amusant, que cette intervention extrêmement simple fut très mal accueillie; l'hebdomadaire scientifique "Nature" titra: "A French influence in Britain !". Quelque chose de tout à fait "schocking". Le journal " Nature" alla jusqu'à proposer un abonnement gratuit a quiconque fournait un protocole d'expérience démontrant la fausseté de ce que j'avais dit. Cela fait trois ans. Le journal "Nature" n'a publié aucun protocole et, à ma connaissance, personne ne reçoit gratuitement cette excellente publication scientifique.

Il n'était vraiment pas nécessaire de manipuler des êtres humains, car, au cours de ces trois ans, le gène de la mucoviscidose a été découvert, le gène de la dystrophie musculaire a été cloné, la protéine qu'il fabrique, la dystrophine, est maintenant connue, on a fait de grands progrès dans la compréhension de la trisomie 21, et pour l'hémophilie, on fabrique par génie génétique le facteur anti-hémophilique dans des bactéries artificieusement manipulées, ce qui élimine une voie de transmission passible du SIDA. Et tout ceci sans que la vie d'un seul être humain précoce ait été mise en jeu.

A ce point, permettez-moi de citer simplement une phrase de nos collègues du Max Planck Institute qui écrivent : (je cite en anglais, car ils l'ont publié dans "Nature") : "The abuse of these techniques through experiments with human embryos (and pre-embryos if one considers a pre-implantation embryo not to be an embryo), must be condemned by the scientific community". Cette déclaration date de quelques mois et je crois très réconfortant que les savants d'un pays qui a connu comme loi la doctrine dénaturée des Nazis, restaurent la dignité de la biologie ; honnête servante de la médecine, elle est au service du patient et, ne le ravale jamais au rang d'animal d'expérience.

Si ce respect de la nature humaine n'est pas un empêchement à la recherche, est-il un garde-fou ? Je serais assez fondé à le croire. J'en prendrai un exemple extrêmement récent, puisqu'il se discute ces jours-ci : la pilule abortive RU 486. Il s'agit d'une anti-progestérone, une fausse clef qui bloque le site sur lequel agit normalement la progestérone, hormone indispensable à la poursuite de la grossesse. En termes techniques, ce produit se nomme Mifepristone ; en termes pratiques, c'est le premier pesticide spécialisé anti-humain. On peut considérer, sans erreur de calcul je crois, que si ce produit est effectivement fabriqué industriellement, il tuera chaque année plus d'êtres humains que ne l'ont jamais fait Hitler, Staline et Mao Tsé Toung réunis !

Curieusement, sans que je puisse vans dire pourquoi, ce projet d'holocauste chimique qui avait été relu avec une fanfare de propagande dans notre pays, vient d'être retiré du marché par son fabricant sans très bien préciser pourquoi. Je serais très heureux si le fabricant avait soudain compris qu'éliminer des êtres humains extrêmement jeunes par un produit chimique, c'est très exactement le début d'une guerre chimique et que lui, fabricant de médicaments, ne voulait pas s'engager sur cette voie. S'il en était ainsi, cette fonction de garde-fou que je crois pouvoir reconnaître à la morale naturelle, aurait fait ici son effet.

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IV. La Voie, la Vérité et la Vie

Mais il reste une dernière question, et c'est à la vérité, la seule question. Notre puissance s'accroît taus les jours. Nous allons confectionner des êtres nouveaux (bactéries, végétaux, animaux) qui n'ont pas été fabriqués par la sélection naturelle ni par l'évolution. De ce fait nous allons modifier certainement la destinée de l'homme avant de le modifier lui-même, peut-être. Je ne sais pas si nous saurons, de notre vivant à nous tous aujourd'hui, modifier le cerveau humain, mais personne ne peut démontrer que ce soit pour toujours impossible. Autrement dit, nous allons devenir de plus en plus puissants : la bombe biologique est probablement plus redoutable pour l'humanité que la bombe thermonucléaire. Alors il nous faudra bien quelque chose qui nous guide, il faudra bien établir au retrouver un terme de référence car, qui nous dira : ceci est bon, et ceci mauvais ? Qui nous l'enseignera ? Dans mon métier de médecin et de généticien, ces questions se posent chaque jour.

Bien sûr, certains proposeront de modifier les moeurs chaque fois qu'une innovation semble le requérir. Cette méthode est sans avenir car elle ne peut pas surmonter la difficulté décisive : la technologie est cumulative, la sagesse ne l'est pas.

Alors que nous reste-t-il ? Il nous reste la Sagesse même : "Ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens c'est à moi que vous l'avez fait". Si les spécialistes n'oublient pas cette parole, alors la science restera l'honnête servante de la famille humaine, mais s'ils l'oublient, s'ils oublient qu'il existe avant tout une morale surnaturelle, alors on pourrait tout redouter d'une biologie dénaturée.


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Notes

(1) A remarquer ici que "l'essence" précéda "l'existence". En effet, le message codé de l'ADN se transcrit en ARN, qui sera ensuite remanié. Secondairement les protéines qui sont les machines-outils de la cellule, seront construites conformément au code de l'ARN messager. Au total, étant donné la machine à traduire (le cytoplasme) d'une part et la formule de l'ADN (le noyau et ses chromosomes) de l'autre, on pourrait connaître exactement "l'essence" de l'être nouveau avant même quil soit exprimé, c'est-à -dire avant même que son "existence" soit reconnaissable.

(2) Même si on arrivait un jour à estimer ce chiffre énorme, (et il n'y a pas d'impossibilité théorique à cela), il resterait une difficulté majeure que la théorie de l'information n'a nullement résolue. Quand on a mesuré la Longueur d'un message, c'est à dire évalué la quantité d'information qu'il contient, on n'a nullement mesuré la "signification". Répéter sans aucune erreur des variantes telles que bla bla bla, ran tan plan, et autres ron et ron petit patapon, peut nécéssiter une quantité d'information identique à celle d'un sonnet de Pétrarque. La "quantité" d'information de l'ADN du chimpanzé est très comparable à celle de l'ADN de l'homme, et pourtant il est bien sûr que l'ADN de l'homme veut dire quelque chose de plus..., puisque justement l'homme parle.

(3) A propos, la critique moqueuse : "La morale est bien mal placée dans le fond d'un pantalon" est une ignorance de la neuro-anatomie. La projection cérébrale des organes génitaux se fait à l'extrémité supérieure de la scissure de Rolando dans le sillon interhémisphérique, au plus proche du système limbique. C'est à dire que le génital est la seule représentation corporelle à être au contact du centre des pulsions qui nous meuvent : celles qui tendent à la persistance de l'être (la faim, la soif, le désir, le plaisir) ou à la persistance de l'espèce (la reproduction, la protection du petit, l'amour). Il s'ensuit que nous sommes ainsi faits que ce qui touche au génital ébranle directement le moral, neurologiquement parlant. D'où l'impossibilité de maîtriser le comportement émotif si l'emprise de la volonté ne s'étend pas aussi, et peut être d'abord, au comportement génital conscient et délibéré.