Syndrome r14 sans dysmorphie majeure

Marie-Christine de BLOIS1, B. CAILLE2, Marie-Odile RETHORÉ1, J.L. DUFIER3, J. LEJEUNE3

BLOIS Marie-Christine (de), CAILLE B., RETHORÉ Marie-Odile, DUFIER J.L., LEJEUNE J. - Syndrome r14 sans dysmorphie majeure. Ann Génét, 1990, 33, n° 3, 155-158.


Résumé :

Un garçon de 8 ans, débile mental, souffrant d'épilepsie rebelle depuis l'âge de six mois, est trouvé porteur d'un chromosome 14 en anneau. Une anomalie du fond d'œil est observée (ponctuations blanchâtres de la macula) mais en dehors des " yeux en amande ", aucune dysmorphie franche n'est retrouvée.

Sommaire

L'observation que nous rapportons est celle d'un syndrome du chromosome 14 en anneau, qui se singularise par l'absence de la dysmorphie très évocatrice du visage.

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Observation

L'enfant A.P., du sexe masculin, est né le 27 décembre 1982, au terme d'une grossesse normale. Il est le seul enfant de parents jeunes et non apparentés, sans antécédents familiaux notables. Le poids de naissance est de 4,200 kg, le cri immédiat. Aucune difficulté n'est signalée jusqu'en avril 1983 (6 mois 1/2), date à laquelle apparaissent les premières crises convulsives.

L'enfant, originaire du Moyen-Orient, est vu en consultation à la Pitié-Salpêtrière à deux reprises (décembre 1985 et avril 1987), pour l'association d'une épilepsie et d'un retard mental. Le caryotype fait en 1985 montre la présence d'un anneau du 14.

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Manifestations épileptiques

Elles débutent à 6 mois 1/2 sous forme de myoclonies massives qui élèvent brusquement les membres supérieurs, s'accompagnent d'une révulsion oculaire et sont suivies d'une brève perte de conscience. Elles se répètent les jours et les semaines suivantes malgré l'administration de phénobarbital. L'EEG ne montre pas d'hypsarythmie ni de paroxysmes. La tomodensitométrie cérébrale est normale.

Ultérieurement, les crises se groupent en deux ou trois jours, toutes les trois ou quatre semaines. Elles sont moins brusques ; elles comportent une révulsion oculaire, une élévation des membres supérieurs, un écoulement de salive, des clonies de la face et des membres supérieurs, avec perte de conscience ; elles surviennent presque exclusivement pendant le sommeil, peu après l'endormissement ou juste avant le réveil. Un traitement de valproate de sodium et de clonazépam en diminue le nombre. Les EEG montrent un tracé un peu lent pour l'âge de l'enfant mais ne montrent jamais de paroxysmes de type comitial.

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Développement psychomoteur

L'enfant marche seul à 20 mois. En décembre 1985, à 3 ans et 2 mois, l'enfant répète quelques mots et comprend certains d'entre eux. Il n'est pas propre. La marche se fait avec précaution, les membres inférieurs écartés ; l'équilibre est incertain, le tonus normal pour l'âge, les réflexes normaux.

En avril 1987, à 4 ans et 5 mois, l'enfant tombe beaucoup, ne peut courir, monte l'escalier avec difficulté. Les réflexes ostéo-tendineux sont très vifs, les cutanés plantaires en flexion ; il n'y a pas de trépidation épileptoïde. Il vit en crèche avec des enfants de 2 ans et joue avec eux. Il entend bien, voit bien, comprend les ordres simples, dit quelques mots. Le test de Brunet-Lezine donne un QD de 33.

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Recherche d'une anomalie morphologique

Le développement staturo-pondéral est supérieur à la moyenne. A 4 ans et 5 mois, l'enfant mesure 111,5 cm (+ 2 DS) et pèse 22,500 kg (+ 3 DS). Le périmètre crânien est normal. L'état général est d'ailleurs excellent, sauf des infections respiratoires fréquentes.

La forme du crâne est normale, la dysmorphie du visage très peu marquée (fig. 1 et 2). On note une face ronde, avec une lèvre inférieure légèrement éversée, un nez rectiligne, une ensellure nasale normale ; deux grands yeux en amande et des cils fournis. Les paupières supérieures sont un peu gonflées. Les cheveux sont blonds et frisés ; les oreilles normales, bien qu'un peu basses. Il existe un affaissement de la voûte plantaire. On note par ailleurs un certain nombre de taches achromiques sur le tronc, arrondies, qui avaient fait évoquer en premier lieu la possibilité d'une sclérose tubéreuse de Bourneville.

L'étude des dermatoglyphes montre des plis de flexion normaux. Sur la main droite, il existe deux triradius axiaux t et t', une boucle cubitale sur l'hypothénar. L'indice de transversalité est de 25 (a3 + b5 + c8 + d9) ; concernant les pulpes digitales, on observe une boucle cubitale en I, III et V, une boucle radiale en II et un tourbillon en IV. Sur la main gauche : mêmes triradius axiaux t et t', même boucle cubitale sur l'hypothénar ; indice de transversalité à 26 (a3 + b5 + c9 + d9) ; présence d'une pelote en 9 et d'une cible en 7. Les figures digitales sont une boucle cubitale en I, III et IV, une arche en II et V.


Fig. 1. - Patient de profil à 3 ans. Fig. 1. - Side view of the patient at 3 years.


Fig. 2. - Patient de face à 3 ans.Fig. 2. - Front view of the patient at 3 years.

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Examens complémentaires

- Deux tomodensitométries cérébrales, faites à l'étranger, étaient normales.

- L'examen ophtalmologique met en évidence les anomalies du fond d'œil déjà observées chez d'autres malades (Iselius et al. 1980, Guillot et al. 1983, Rethoré et al. 1984) sous forme de très fines ponctuations blanchâtres, dans les deux régions maculaires. On ne retrouve pas la pigmentation grisâtre périmaculaire décrite dans plusieurs observations (Schmidt et al. 1981, leshima et al. 1983) ; ni les dépôts pigmentaires, à prédominance périphérique, apparemment moins spécifiques (Guillot et al. 1983, Abe et al. 1978, Howard et al. 1988).

- Le dosage des immunoglobulines est normal :

IgG : 11,30 g/l (N de 8 à 16)

IgA : 0,30 g/l (N de 0,6 à 1)

IgM : 2,1 g/l (N de 1 à 6)

IgE: 1,4 U.I/ml (N inf. à 140).

Les sous-classes des IgG sont également normales pour l'âge (Pr J.L. Preud'homme) :

G1 : 9,6 mg/ml G3 : 0,70

G2 : 0,55 G4 : 0,013.

- La chromatographie des acides aminés sanguins montre une légère augmentation de la proline 590 µmol/l (N = 115-230), de la glycine : 460µmol/l (N=200-350), de l'alanine : 640µmol/l (N =200-450) ; lysine : 221 µmol/l (N = 100-200).


Fig. 3. - Caryotype en bandes R. Fig. 3. - R-banding caryotype.

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Examen cytogénétique

Lexamen chromosomique est réalisé sur du sang veineux et montre la présence d'un chromosome 14 en anneau (fig. 3) : 46,XY,r(14) dans 81 cellules examinées et 45,XY,-14, dans deux cellules. Le caryotype des parents est normal.

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Commentaire

Le premier cas d'anneau du 14 a été décrit en 1971 par S. Gilgenkrantz. Environ 30 observations ont été publiées depuis cette date (Rethoré et Pinet, 1987). Le syndrome clinique associe l'arriération mentale, une épilepsie souvent difficile à traiter, une dysmorphie de l'extrémité céphalique. Le visage est généralement long, le front haut et bombé, les oreilles implantées bas, le palais ogival, le cou court. Les fentes palpébrales ont un intérêt particulier : généralement allongées en amande, ou rétrécies par un gonflement de la paupière supérieure. Il existe des ponctuations blanchâtres de la macula. L'épicanthus et l'aplatissement de la base du nez sont fréquents. L'ensemble est suffisamment caractéristique pour faire évoquer le diagnostic.

L'observation rapportée comporte plusieurs éléments du syndrome : l'arriération mentale, l'épilepsie rebelle, les infections respiratoires à répétition, l'aspect du fond d'œil qui paraît caractéristique de l'affection. Cependant, l'aspect du visage n'est pas caractéristique. Seuls les yeux en amande rapprochent ce cas des précédents. Le syndrome du chromosome 14 en anneau peut donc être envisagé même en l'absence de dysmorphie importante du visage.


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Références

1. ABE T., MISAWA S., NISHIOKA K., OKUNO T., NAKAGOME Y. -Formation of a ring chromosome 14 subsequent to the de novo 13/14 redprocal translocation : a new cytogenetic evidence obtained by the nucleolus - organizer staining. Ann Génét, 1978, 21, 109-112.

2. GILGENKRANTZ S., CABROL C., LAUSECKER C., HARTLEY B.M.E., BOHE B. - Le syndrome Dr. Étude d'un nouveau cas (46,XX,14r). Ann Génét, 1971, 14, 23-31.

3. GUILLOT M., DUFIER J.L., PERIGNON F., LENOIR G., GROUCHY J. (de). - Anomalies occulaires du phénotype 46,XY,r(14). Arch Franc Pédiat, 1983, 40, 433.

4. HOWARD P.Y., CLARK D., DEARLOVE J. - Retinal/macular pigmentation in conjunction with ring 14 chromosome. Hum Genet. 1988, 80, 140-142.

5. IESHIMA A., TAKESHITA K., YAMANOTO K. - Ring 14 syndrome with decreased bone mineral content in two puberlal girls. Jpn J Human Genet. 1983, 28. 35-43.

6. ISELIUS L., RITZEN M., BUI T.H., OLSSON K., EKLOF O. - Ring chromosome 14 in a mentally retarded girl. Acta Paediatr Scand, 1980, 69, 803-806.

7. RETHORÉ M.O., CAILLE B., HUET DE BAROCHEZ Y., BLOIS M.C. (de), RAVEL A., LEJEUNE J. - Chromosome 14 en anneau II : une observation de r(14) en mosaïque : le phénotype r(14). Ann Génét, 1984, 27, 91-95.

8. RETHORÉ M.O., PINET J. - New deletion and ring chromosome syndromes. In : Handbook of Clinical Neurology, vol. 6(50). Elsevier Science Publishers BV, 1987.

9. SCHMIDT R., EVIATAR L., NITOWSKY H.M. - 14 ring chromosome. A distinct clinical entity. Am J Hum Genet, 1981, 18, 304-320.