La Génétique Humaine et l'Esprit

Jérôme Lejeune

Bio-éthique - Vol 2


Sommaire

Le développement des techniques biologiques est et sera foudroyant ; mais l'homme, lui, sera-t-il foudroyé ? Cette question redoutable oblige à reconsidérer le fatras de connaissances, d'hypothèses et d'opinions dont nous débattons chaque jour.

Pourrait-on mettre en ordre tout cela d'une façon conforme à la démarche de l'Esprit ?

Car c'est l'Esprit qui donne la vie. Il n'y a pas de matière vivante, la matière ne peut pas vivre, elle ne peut pas se reproduire. Mais il existe une matière animée.

L'objet de la génétique est très précisément de saisir sur le vif ce qui anime le brut, de décrire cette information qui produit et contrôle des myriades de molécules capables de canaliser le grouillement de l'énergie afin de conformer le hasard des particules à nos propres nécessités.

Dans la vie, il y a un message et si ce message est humain, cette vie est une vie d'homme. La matière animée par la nature humaine construit alors un corps dans lequel prend chair un esprit.

Les dons de l'Esprit, comme on sait, sont au nombre de sept. Reste à savoir si leur énumération peut nous servir de guide.

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1) La sagesse

La sagesse serait tout d'abord de préciser à quel usage sont destinés les moyens dont nous disposons. Un exemple historique nous fera comprendre ce point.

Il y a moins d'un demi-siècle, un avorteur américain eut l'idée d'appliquer à sa pratique l'effet toxique de l'aminoptérine, inhibiteur du métabolisme de l'acide folique. Cette vitamine est en effet indispensable à la synthèse des bases qui constituent l'ADN, d'où le blocage des divisions cellulaires. Cette propriété est d'ailleurs largement utilisée dans la chimiothérapie.

Comme les cellules de l'embryon puis du foetus se divisent activement, THIERSCH pensait tuer l'enfant dans le ventre de sa mère, ce qu'il fit en effet. Mais quelques-uns ne moururent que tardivement, atteints de graves anomalies du système nerveux : spina bifida, méningocèle ou anencéphalie.

Trente ans plus tard SMITHELLS puis LAURENCE découvrirent que l'acide folique donné à la mère au tout début de la grossesse, ou même un peu avant, protège les enfants contre ces malformations du système nerveux central.

Si le but poursuivi par THIERSCH avait été la lutte contre une maladie et non l'attaque contre des enfants, la prophylaxie de la spina bifida ou de l'hydrocéphalie eut été inventée quelque trente ans plus tôt : des dizaines, des centaines de milliers d'enfants eussent été protégés pendant ce temps-là !

PASTEUR disait que la chance ne favorise que les esprits préparés. Mais qu'est-ce qui prépare l'esprit si ce n'est la volonté d'atteindre un but ? Même si les faits crèvent les yeux, on ne peut voir que ce que l'on recherche : pas de sagesse, pas d'intelligence... qui est justement le deuxième ton de l'esprit.

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2) L'intelligence

Défendre chaque patient, prodiguer ses soins à tout homme sans lui demander son nom, sa race, sa religion, implique que chacun de nous soit tenu pour unique et donc irremplaçable. Pour s'assurer de cela, il faudrait une intelligence de l'être que justement la génétique nous fournit.

Le nombre des combinaisons possibles entre les différents allèles dont père et mère nous transmettent chacun la moitié, dépasse tellement le nombre des hommes vivants ou ayant vécu que chacun se trouve doté d'une composition originale qui ne s'est jamais produite et ne se reproduira plus.

Cette certitude statistique, nous l'avons maintenant sous les yeux par la méthode de JEFFREYS.

La technique serait trop longue à décrire, mais son principe est le suivant. Après avoir extrait chimiquement l'ADN d'un fragment de tissu, on le traite avec des enzymes qui le coupent en fragments, qu'on sépare selon leur taille en les faisant migrer dans un champ électrique sur un support approprié. Après action de la sonde de JEFFREYS, le résultat prend un aspect familier tout à fait comparable au code-barre qu'on utilise dans les supermarchés.

Des traits parallèles d'épaisseur variable et inégalement espacés définissent un message qu'un détecteur optique transmet à un ordinateur. Aussitôt s'affiche le nom, la quantité et la valeur du produit.

Dans le code-barre de chacun de nous, carte d'identité génétique strictement infalsifiable, et qu'on a toujours avec soi, la moitié des bandes sont identiques à celles qu'on trouve chez le père, l'autre moitié provenant de la mère. Ainsi sous nos yeux se manifestent à la fois, l'originalité de chaque homme et sa filiation vraie.

Ces codes-barres seront eux aussi lus par un ordinateur, comme au supermarché. La seule chose que la machine ne pourra jamais afficher, étant le prix de la vie humaine.

Pour résumer d'un mot ce que sagesse et intelligence nous révèlent de notre humaine nature, on pourrait dire simplement : Ni chose, ni animal, le corps humain est indisponible. Devant la loi, tout être humain est une personne, de la conception à la mort. Voilà qui serait un conseil prudent.

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3) La prudence

La prudence s'impose en effet lorsqu'une action biologique est appliquée à l'homme, directement bien sûr et même indirectement. Quatre cents ans avant notre ère le sage de Cos fit jurer à ses disciples : " je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté ; je ne donnerai pas de poison même si l'on m'en priait ni ne suggérerai pareil usage - et voilà pour l'euthanasie et je ne donnerai pas de pessaire abortif à une femme - et voilà pour l'avortement.

La sagesse et l'intelligence avaient dicté la prudence à l'homme qui fonda notre art. Et pendant plus de deux mille ans ce serment d'Hippocrate, tous les maîtres de la médecine l'ont constamment juré.

Ils furent d'ailleurs suivis par toutes les autorités morales ou politiques du monde civilisé jusqu'à des temps très récents. Vatican II ne faisait que reprendre un enseignement absolument général et constant en rappelant: " l'avortement et l'infanticide sont des crimes abominables ".

Pourtant on doit remarquer qu'aujourd'hui on décèle in utero nombre de conditions plus ou moins favorables et l'élimination du foetus, à toute époque de la grossesse, est permise par la loi Veil.

Comme les moyens de diagnostic s'affinent chaque jour, on détectera les plus minimes imperfections ou même les prédispositions à des troubles très tardifs ; tels la chorée de Huntington apparaissant vers la quarantaine ou la maladie d'Alzheimer entraînant la démence entre 50 à 60 ans.

La prudence commande-t-elle d'éliminer les sujets reconnus porteurs de tares ? On peut affirmer que non.

Certes les maladies coûtent cher, en souffrance pour les patients et leur famille et en charge sociale pour la communauté qui doit remplacer les parents si le fardeau pour eux devient insupportable.

Le montant de ce coût, en argent et en dévouement, est connu : c'est très exactement le prix que doit payer une société pour rester pleinement humaine.

Sans même évoquer les déportements des sélectionneurs nazis, le GNADENTODT pour les " unlebensverten Leben " (la merci par la mort pour les vies indignes d'être vécues), je citerai un exemple beaucoup plus ancien. Ne disposant pas du diagnostic anténatal, les Spartiates attendaient la naissance pour exposer dans les apothètes du Mont Taygète, les nouveau-nés dont la complexion leur paraissait incompatible avec le port des armes ou l'engendrement des futurs soldats. C'est le seul peuple de Grèce ayant systématiquement pratiqué cet implacable eugénisme.

De toutes les villes de Grèce, Lacédémone est aussi la seule à n'avoir légué à l'humanité ni un savant, ni un artiste et pas même une ruine !

Pourquoi cette exception parmi les Grecs, ces hommes les plus doués de la terre ? Serait-ce qu'en exposant leurs mal venus ou leurs bébés trop fragiles, les Spartiates sans le savoir tuaient leurs poètes, leurs musiciens, leurs géomètres. Se seraient-ils ainsi par une sélection à rebours progressivement abêtis ? Un tel mécanisme est envisageable, mais on ne peut l'affirmer.

Ou bien leur sagesse et leur intelligence étaient-elles déjà tellement inférieures qu'ils commirent l'imprudence de tuer leurs propres enfants ?

La génétique ne peut conclure d'autant que les deux hypothèses pourraient être vraies, simultanément.

Si la prudence désavoue le culte obtus de Force, cela n'exclut nullement de tenir fortement au vrai si l'on veut raison garder.

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4) La force

de l'esprit est en effet la résistance à l'effondrement simultané des trois dons précédents qu'on attaque aujourd'hui en trois temps : diversion, inversion, perversion.

- La diversion tout d'abord : ne regardez pas l'être qui va disparaître, mais considérez ; plutôt les difficultés qu'il occasionne à ses proches et à la société.

- L'inversion suit facilement: quel bien ne ferait-on pas avec le trésor d'argent et dévouement ainsi dépensé en vain !

- La perversion s'installe alors définitivement : il suffit de supprimer l'innocent.

Non seulement on élimine ceux qui gênent (par l'avortement ou l'euthanasie), mais on décrète qu'il est éthiquement acceptable d'exploiter à des fins présumées scientifiques les êtres qui n'ont pas encore la force de se manifester.

Certes toutes les conquêtes de la génétique moderne ont été réalisées sans que la vie d'un seul homme ait été mise en jeu, mais les demandeurs insistent, les propositions de loi s'accumulent pour réclamer de très jeunes humains ; pourquoi cet appétit de chair fraîche ?

Pour une raison majeure qu'on n'ose guère formuler tant son réalisme est sordide. Un embryon de chimpanzé coûte fort cher (il faut entretenir l'élevage). La vie humaine n'a pas de prix. Elle a même perdu toute valeur, depuis que des nations, longtemps civilisées, ont renié par un vote ce que pendant deux mille ans et plus, tous les maîtres de la médecine avaient constamment juré.

Cette force d'esprit a manqué récemment au Parlement Britannique, Lords et députés compris. Depuis le 23 avril 1990, les très jeunes sujets de sa Gracieuse Majesté, tant qu'ils n'ont pas atteint quatorze jours révolus, peuvent être considérés comme matériel expérimental. Cette vivisection des très jeunes Anglais, cette suppression de l'HABEAS CORPUS au tout début de la vie, n'a même pas retenu semble-t-il l'attention des médias !

Quel malheur que d'autres chefs d'État n'aient pas suivi l'exemple admirable de Baudouin de Belgique refusant de signer la condamnation de ses plus jeunes sujets. EST REDIS TUERI CIVES. C'est le devoir du ROI de protéger les citoyens.

Ce que la prudence nous répète avec force devrait à la fin, être inscrit dans les lois ; comme tout être humain, " l'embryon est indisponible ".

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5) La science

La science embryologique nous apprend beaucoup sur ce point. Qu'il me soit permis d'évoquer ici le souvenir personnel d'un témoignage au Tennessee, devant la Cour de Maryville, pour un procès en divorce (1).

La mère, prénommée Mary, réclamait la garde des sept embryons congelés qu'elle avait conçu des oeuvres de son mari ; elle voulait les sortir du froid, les ramener à la vie.

Il est très remarquable que nous usions du même vocable pour définir la durée qu'on évalue avec les horloges, et la chaleur qu'on mesure avec un thermomètre : on dit le temps et la température. Or, l'agitation des molécules est très exactement le flux du réel qui passe, si bien qu'en abaissant la température, en arrêtant le mouvement, on gèle aussi le temps. La vie n'est pas un élan comme Bergson le pensait, car une fois arrêté il ne pourrait reprendre. Alors que si le précieux édifice qui contient l'information pour animer la matière n'a pas été détruit par la congélation, la vie se manifeste à nouveau, sitôt la chaleur revenue et le temps retrouvé.

Entassés par milliers dans une bonbonne réfrigérée à l'azote liquide, privés de toute liberté dans cette enceinte où le temps même est arrêté, les tout jeunes êtres humains sont pour ainsi dire internés dans une " concentration can ", une enceinte concentrationnaire. Le juge de Maryville avait fort bien compris.

Pourtant, on traduisit en France " camp de concentration ", traduction doublement fautive. D'abord, " can " veut dire boîte et non pas camp, et ensuite le "concentration camp " est un moyen d'accélérer terriblement la mort, alors que le " concentration can " est un moyen de ralentir terriblement la vie !

Il est vrai que dans les deux cas, l'enceinte concentrationnaire est refermée sur des innocents !

En confiant les sept espérances à la garde de leur mère, le juge de Maryville avait prononcé pour la seconde fois, à 3 000 ans de distance, le jugement de Salomon : celle à qui l'enfant doit être confié est celle qui veut qu'il vive et qui préfère même qu'on le donne à une autre plutôt que de le voir condamné à jamais.

Cet amour du descendant, cette piété maternelle a pour réciproque naturelle, l'amour du descendant pour ses procréateurs.

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6) La piété filiale

Le sixième don de l'esprit, pour le généticien, la piété filiale, est d'un modernisme étonnant.

On croyait jusqu'alors que le patrimoine transmis par le sperme et celui transmis par l'ovule étaient strictement homologues (aux chromosomes sexuels près).

On sait aujourd'hui, grâce à SURANI, à SWAIN et à HOLLIDAY que chaque sexe marque de son " empreinte " l'ADN qu'il transmet.

Un peu comme l'étudiant qui souligne le passage à réciter tout de suite et raye cet autre à utiliser plus tard, la méthylation de l'ADN marque les points importants.

L'homme souligne ce qui permettra de construire les membranes et le placenta, la femme souligne les instructions pour diversifier les tissus nécessaires à l'embryon.

L'expérience chez la souris a soudain expliqué une pathologie étrange qu'on connaissait dans notre espèce.

Un oeuf fécondé ne contenant que le message masculin même à double exemplaire avec le nombre voulu de chromosomes n'est pas un être humain : il ne forme que des petites vésicules, des pseudo-sacs amniotiques, c'est ce qu'on appelle une môle hydatiforme qui peut dégénérer en cancer, le chorioépithéliome. Réciproquement, un oeuf fécondé ne contenant que le message féminin même au complet, même avec deux jeux de chromosomes, n'est pas un être humain non plus ; cela ne fabrique que des pièces détachées du poil, de la dent, de la peau, de n'importe quoi, mais en vrac, sans aucune mise en forme (c'est le kyste dermoïde). " L'empreinte " masculine et " l'empreinte" féminine sont simultanément nécessaires à la conception de l'être humain.

Dans l'oeuf fécondé, sphère minuscule d'un millimètre et demi de diamètre se trouve déjà , miniaturisée à l'extrême, la division du travail qui nous est si familière : à l'homme la construction de l'abri et la quête de la nourriture. A la femme l'élaboration de l'enfant.

Ces faits permettent d'affirmer qu'il faut un homme et une femme pour engendrer un nouvel esprit.

- Finie la prétention de procréer " entre femmes " en fécondant un ovule avec le noyau d'un autre ovule, prélevé sur une " amie ".

- Terminé le cauchemar " gay " de la conception purement masculine par introduction de deux spermatozoïdes dans un oeuf préalablement privé de son noyau légitime et implanté plus tard dans quelque utérus d'emprunt !

- Dévaluée la spéculation du milliardaire escomptant la reproduction d'un " clone " à son image pour transmettre en même temps son capital héréditaire et ses intérêts financiers !

La première cellule qui n'aurait pas un père et une mère ne pourrait survivre longtemps, l'être ne serait même pas conçu ! Pour le généticien, " Honore ton Père et ta Mère, afin de vivre longuement ", est bien un commandement divin : la nature lui obéit.

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7) La crainte

Ici commence la crainte, pourrait-on écrire à la fin de cette énumération. La crainte mais non pas l'abandon de toute espérance comme à l'entrée de l'enfer de Dante.

Pourtant voyez notre puissance et donc mesurez les dangers.

Nous commençons d'épeler lettre à lettre, C, A, T ou G, l'immense message génétique. Il remplira l'équivalent de six collections complètes de l'Encyclopédia Universalis !

Aucun homme ne le lira en entier et ne pourra le comprendre, mais on mettra l'information en machine. L'appareil nous restituera, sur demande, le passage qui nous intéresse. Même, un robot sophistiqué (employant la P.C.R.) nous fabriquera sur simple requête la portion de la molécule grâce à laquelle on poursuivra l'expérimentation, soit pour éliminer un gène indésirable, soit pour rafistoler un paragraphe défaillant.

Cette utilisation médicale est hautement souhaitable et ne soulève aucun problème moral nouveau, tant qu'on opère avec prudence et dans l'intérêt personnel du sujet.

Mais notre génération n'est pas propriétaire du patrimoine de notre espèce.

L'ADN humain dont nous sommes seulement les dépositaires n'est pas un matériau qu'on puisse breveter ou vendre ou bricoler sans vergogne.

Il faudrait que les lois le (lisent : Le génome humain est indisponible.

Oseriez-vous proposer d'imposer votre morale aux autres ? dira-t-on ! Je pense bien. Dans un état pluraliste qui ne se réfère â aucune morale absoluer, tenter (légalement s'entend) de faire entrer sa morale dans les lois de son pays, est beaucoup plus qu'un droit, c'est le devoir du citoyen.

La crainte dont il est question, n'est nullement peur de la nouveauté ou terreur de la technique ; soumises à une juste gouverne ce sont les clés de l'efficace.

Pour empêcher la génétique de devenir inhumaine, il lui faut absolument conserver le respect de chaque créature et rien ne peut l'y mieux disposer que la révérence pour le Créateur.

Comme on disait autrefois: "TIMETE DOMINUM ET NIHIL ALIUD", voilà la vraie liberté de l'Esprit.

Craignez Dieu et rien d'autre : toute la science restera l'honnête servante des hommes.


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(1) L'Enceinte concentrationnaire, J. Lejeune, chez Fayard le Sarment. Paris 1990.