La fin du darwinisme entretien avec le Professeur Jérôme Lejeune (2ème partie)

Jérôme Lejeune (propos recueillis par C. Geffroy et Th. Grimaux).


Sommaire

Après nous avoir rappelé le mois dernier ce qu'il fallait penser de l'avortement et des manipulations génétiques, Jérôme Lejeune, Professeur de génétique fondamentale à l'Université René Descartes à Paris et membre de l'Institut et de l'Académie Pontificale des Sciences, nous explique pourquoi le darwinisme a perdu toute crédibilité.

La Nef - Avant de parler de l'évolution, pourriez-vous nous dire quelle est, pour un généticien, la différence de nature entre le singe et l'homme ?

Professeur Lejeune - Cela se voit déjà à l'oeil nu. Mais je vais vous raconter une petite histoire très simple : je visite beaucoup dans les pays où je me promène deux endroits remarquables ; l'université d'une part et le jardin zoologique de l'autre. Et bien dans les universités, j'ai toujours vu des gens très savants qui se demandaient si leurs enfants quand ils sont très petits n'étaient pas des sortes d'animaux. Mais je n'ai jamais vu de chimpanzé réunir un congrès dans un jardin zoologique pour se demander si leurs petits quand ils seraient grands ne deviendraient pas des professeurs d'université ! Pour être plus précis, nous savons reconnaître en regardant la structure des chromosomes d'une seule cellule, si cette cellule provient d'un homme ou d'un chimpanzé. Sur les quelques cellules d'un embryon qui commence son existence, il serait théoriquement possible de prélever une cellule, et de cultiver cette cellule séparément et de regarder les chromosomes de cette cellule-là , donc de démontrer, s'il s'agit d'une souris par exemple, la nature murine de ce petit être murin qui est une petite souris. C'est vous dire qu'un biologiste qui, en face d'une culture de cellules provenant d'un chimpanzé, me dirait " c'est de l'homme ", serait collé à son examen. C'est aussi simple que cela. Maintenant, si vous voulez rentrer dans des détails supérieurs, lorsqu'on examine le cerveau d'un être vivant, on détermine aussi bien son espèce par la structure et l'architecture de son cerveau, qu'en observant la structure de ses chromosomes. Il y a un cerveau humain que personne ne peut prendre pour un cerveau de chimpanzé. Et les gens qui ne voient pas la différence entre un être humain et un être chimpanzé se voilent les yeux ou sont aveugles de nature, ou alors c'est qu'ils ne disent pas ce qu'ils voient.

La théorie de l'évolution, souvent utilisée comme une arme contre l'Église, rencontre aujourd'hui quelques détracteurs dans te monde scientifique. Un professeur Grassé a vigoureusement contesté le darwinisme tout en admettant le principe de l'évolution, tandis que plus récemment Michael Denton (1), dans un livre remarquable, à carrément remis en cause tes thèses évolutionnistes. Que pensez-vous de ces débats ?

Il ne faut pas faire d'amalgame. Si la théorie de Darwin est totalement critiquable, ce n'est pas au nom d'une difficulté avec la Révélation de l'Eglise. Darwin s'est certes servi de sa théorie pour essayer de démonter l'anthropologie chrétienne. Cela n'est guère contestable et lui-même l'a avoué et sa femme lui a écrit des lettres extraordinaires à ce sujet pour essayer de le détourner d'un tel projet. Cela étant, il ne faut pas croire que la Bible s'oppose nécessairement au concept d'évolution. La Bible est même le premier Livre évolutif puisqu'elle donne les étapes de la Création. Le plus étonnant, c'est que dans la Bible apparaissent d'abord les animaux marins, puis les animaux volants, puis les animaux terrestres et puis en tout dernier l'homme. C'est à dire que la Bible, dans un raccourci absolument fulgurant, énumère l'apparition des êtres vivants dans l'ordre où nous les retrouvons dans les couches géologiques. Il y a là un motif réel d'étonnement pour le scientifique et le croyant, et ce n'est pas du tout une querelle entre la Bible et la géologie.

Mais aujourd'hui, les arguments en faveur de l'évolution sont-ils réellement crédibles ?

Entendons-nous bien sur ce que vous appelez évolution. Si vous appelez évolution la notion que des espèces se sont succédées à la surface de la terre au cours de son histoire, je pense que là il n'y a pas de scientifique qui refuse la notion d'évolution, et je précise qu'elle est ici en plein accord avec l'enseignement biblique...

Dans l'imagerie populaire, l'évolution signifie due l'homme descend du singe et que toute vie a débuté à l'origine à partir d'une cellule initiale dont sont issues les différentes lignées de 1a vie.

Ca, c'est la Théorie de l'évolution, ce n'est pas le fait. Le fait, c'est que dans le temps des formes se sont succédées et c'est vrai que l'homme est le dernier venu. Là -dessus, il n'y a pas de scientifique qui ne soit pas d'accord. Cela, c'est pour l'ordre chronologique. Dans l'ordre de la causalité : comment cela s'est-il passé ? La réponse précise, c'est que nous n'en savons rien. Il y a une théorie néo-darwinienne qui suppose que tout s'est produit par des mutations dûes au hasard et qui ont été triées par la nécessité de la survie. C'est la thèse de Jacques Monod dans Le hasard et la nécessité : Monod est sans doute le dernier néo-darwinien de stricte obédience. II a écrit son livre au bon moment, car aujourd'hui il ne pourrait plus l'écrire. Le livre de Monod était fondé sur la vieille aporie de Démocrite : tout dans la nature est le fruit du hasard et de la nécessité, ce qui est d'ailleurs totalement inapplicable à tous les systèmes vivants. En effet, tous les concepts qu'ont employés les hommes pour faire la différence entre le brut et le vif ne se résument pas au hasard et à la nécessité. II y a un troisième terme qu'on peut appeler d'un ton neutre l'information, que saint Thomas d'Aquin aurait appelé la forme et que les anciens auraient appelé le logos.

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Si Darwin avait raison

Comment se fait-il qu'il existe des espèces ? C'est une question que ne se posent pas les évolutionnistes. Elle est pourtant très intéressante, parce que supposez que Darwin ait raison, que Monod ait raison et qu'il se produise des mutations qui sont triées par la nécessité et que finalement les formes évoluent ainsi. Pourquoi n'y aurait-il pas une sorte de continuum depuis l'amibe jusqu'à l'éléphant et un continuum qui marcherait encore où l'on verrait des amibes s'éléphantiser (même très lentement !) ? Pourquoi cela n'existe-t-il pas ? Pourquoi un éléphant se reproduit-il toujours strictement dans la gent éléphantine ? Il y a une raison à cela. Et la raison nous commençons à la connaître, tout au moins pour les espèces supérieures : c'est que leur patrimoine génétique est organisé dans une structure figurée, qui sont les chromosomes, et que les chromosomes sont en quelque sorte les volumes de l'encyclopédie de la vie, les tables de la loi de la vie gravées avec ces caractères là , c'est-à -dire que chaque espèce a ses propres tables de la loi que nous savons distinguer les unes des autres. Un peut dire d'une façon générale que chaque espèce a un caryotype particulier (aspect et structure interne des chromosomes). On reconnaît l'orang-outang du chimpanzé ou du gorille par son caryotype, et de la même façon on reconnaît tous les hommes parce qu'ils ont tous le même caryotype...

En ce qui concerne l'origine de la vie, on ne peut que bâtir des hypothèses. A priori, la plus simple, c'est de dire qu'il est apparu une première cellule, dont on se gardera bien de donner les caractéristiques parce qu'on ne les connait pas trop, et que c'est de cette cellule que sont survenues par des changements totalement improbables les différentes modifications qui ont abouti aux espèces que nous connaissons, soit des espèces fossiles, soit des espèces encore vivantes. C'est une hypothèse, il paraît plus simple de dire que la vie est apparue une fois.

Une autre hypothèse consiste à dire que la vie est apparue plusieurs fois et dans des lignées différentes qui auraient donné les grands embranchements du règne animal, du règne végétal et ainsi de suite. je n'émettrai aucune opinion entre ces deux hypothèses, parce que personne ne sait ce qui s'est passé. Ce que nous pouvons dire avec certitude, en revanche, c'est que si for prenait le mécanisme néo-darwinien, mutation-sélection, l'évolution ne se serait pas produite, car il est absolument impossible, vu la quantité de changements favorables successifs qu'il faudrait imaginer entre l'amibe et l`homme, que l'homme ou d'autres animaux supérieurs soient apparus. L'improbabilité absolue que l'information augmente par la simple action du hasard est telle que l'on envient tout à fait au singe dactylographe qui taperait l'odyssée simplement en frappant au hasard sur les touches d'une machine à écrire. Il n'y a pas moyen d'échapper à cette difficulté. Nous sommes absolument sûrs qu'il n'est pas possible d'expliquer l'apparition des espèces et les différentes formes de la vie en appliquant la théorie néo-darwinienne. Elle a fait son temps, elle n'explique rien. Dans le fond, c'est ce que dit le livre de M. Denton, que vous citiez tout à l'heure, qui est le meilleur livre sur le sujet à l'heure actuelle. Mais Denton n'a pas été capable de fournir une autre explication et la vérité, et c'est cela le malaise profond, c'est que nous n'avons pas d'explication de l'évolution. Personne ne sait comment cela a pu se passer. Cela n'a pas pu se passer par hasard et par sélection, parce que cela n'aurait pas eu lieu. Il est absurde d'imaginer que le hasard soit capable de construire une machine beaucoup plus compliquée que les plus gros ordinateurs. C'est aussi absurde de supposer que le cerveau humain s'est fait par essai et erreur, que de supposer que les pièces détachées d'un ordinateur ont fabriqué elles-mêmes un petit IBM. Il y a forcément autre chose. Et cette autre chose s'appelle l'information ou l'esprit. Maintenant, comment l'information ou l'esprit est-il entré dans la ma-tière, pour aliéner la matière et la commander, cela nous l'ignorons totalement.

Denton, dans le livre dont nous partions, n'est-il pas plus catégorique et ne va-t-il pas plus loin en remettant en cause carrément le principe même de la macro-évolution (évolu-tion faisant passer d'une espèce à l'autre) ?

Non, je ne le pense pas. Il a l'honnêteté de démonter tous les mécanismes et de vous dire qu'en fonction de ce que l'on connait, on ne peut pas expliquer comment une espèce peut devenir une autre espèce. Il ne dit pas : donc il est impossible que cela se soit produit. Et je crois que ce serait une grave erreur que de prétendre que c'est sûrement impossible. La science est un art de faire un discours qui ne soit pas en désaccord avec ce que nous connaissons.

Comment conciliez-vous la science et la foi, et les rapports des sciences appliquées avec la philosophie ?

Ce sont deux questions tout à fait différente, parce que les rapports entre la philosophie et la foi sont d'une grande difficulté pour un généticien comme moi et si vous permettez, je n'aborderai pas cette question. Je répondrais seulement ceci : je n'ai jamais trouvé de contradiction irréductible entre ce que j'ai appris par une longue expérience scientifique et ce qui m'a été transmis par la foi catholique. J'ai vu des difficultés, mais aucune qui ne fût insurmontable ou représentant des antinomies absolues. Il y a à peu près cinquante ans, on disait qu'il était tout à fait impossible de prendre la Bible au sérieux, étant donné qu'au début, dans la Genèse, la Création de Dieu commence par celle de la lumière. Et je me souviens d'avoir lu des ouvrages - déjà démodés, mais qu'on m'avait recommandé de lire cependant - qui expliquaient qu'il était absurde de décrire ainsi la création, étant donné qu'il ne pouvait pas y avoir de lumière avant qu'il n'y eût un soleil.

Or, il est à peu près admis maintenant qu'il y a eu un Big-Bang. Bien longtemps avant qu'il y ait eu des étoiles il y a eu de la lumière. Et que le Fiat lux, qui est le début de la création, est finalement une révélation absolument invraisemblable. L'astronome amateur ne peut pas imaginer que la lumière provienne d'autre chose que des étoiles, alors qu'en réalité ce sont les étoiles qui proviennent de la lumière.

La deuxième difficulté célèbre entre la foi et la science concernait l'évolution, or relisez le texte de la Genèse qui est très intéressant, le mot de création par Dieu n'est employé que trois fois. Une fois pour le ciel et la terre, une fois pour l'homme et puis il est employé au milieu, une fois pour les grands monstres marins. Pour tout le reste, il est dit que la terre verdoie, que la mer grouille de vie, etc, il n'y a pas de mécanisme qui nous soit révélé comme étant un mécanisme créatif espèce par espèce. Si bien qu'il y a une grande liberté pour le croyant de démonter toutes les hypothèses évolutionnistes pour savoir si elles cadrent avec la réalité. Elles ne peuvent pas être en contradiction avec la Révélation qui affirme seulement la création du ciel et de la terre, il s'agit là d'un acte créateur direct de Dieu, et la création de l'être humain. Alors quand on arrive à l'être humain et qu'on voit apparaître brusquement sur la planète un bipède si semblable aux autres et qui cependant pour la première fois pensait, on est bien obligé de se dire qu'il y a quelqu'un qui lui a soufflé quelque chose. L'apparition de l'homme est vraiment tout à fait surprenante pour le scientifique le plus objectif qui soit. Wallace disait déjà - et Wallace était peut-être un meilleur évolutionniste que ne le fut Darwin - qu'il est impossible que l'homme ait un si gros cerveau : c'est très ennuyeux pour l'accouchement et finalement à quoi ça sert de faire un énorme cerveau qui va inventer la science à un moment où 1a science n'existe pas. On ne voit pas comment la sélection naturelle aurait pu prévoir tout cela !

Pourriez-vous nous dire un petit mot sur l'Académie Pontifical des Sciences dont vous êtes membre ? Quel est son rôle, comment ses membres se recrutent-ils, etc ?

L'Académie Pontificale des Sciences a été créée à la suite des tribulations qu'avait subies la première académie qui était l'Accademia dei Lincei qui avait été créée sous la protection papale et dont Galilée occupa le soixantième fauteuils si mes souvenirs sont exacts. Au cours des âges, elle a été rénovée plusieurs fois, elle a disparu pendant un temps, elle a été reconstituée, etc. En gros, l'Académie Pontificale des Sciences est le senatus scientificus de l'Église. Nous n'avons aucune fonction dogmatique, nous n'avons pas mission de donner des opinions morales ou dogmatiques à l'Église, notre fonction est de lui fournir l'état actuel des connaissances scientifiques. Par exemple en matière d'évolution, de lui dire voilà ce sur quoi les scientifiques sont d'accord, voilà ce sur quoi ils discutent et voilà ce sur quoi ils sont en désaccord complet. Nous essayons de donner au magistère une photographie aussi précise que possible de l'état actuel de l'avancement des connaissances scientifiques. Voilà notre fonction. Quant à notre recrutement, il est universel, nous ne sommes guère plus de six ou sept par grand pays, nous sommes soixante dix et nous comptons probablement entre un tiers et une moitié de prix nobel...

Les scientifiques recrutés sont-il obligatoirement catholiques ?

Pas du tout ! Nous avons des membres de quasiment toutes les religions et aussi des agnostiques. Le seul dénominateur commun est que si un scientifique renommé accepte d'être élu membre de l'Académie Pontificale des Sciences, c'est qu'il a un certain respect pour le magistère de l'Église catholique. Mais cela ne veut pas dire qu'il soit obligatoirement catholique. Je ne crois même pas que les catholiques soient majoritaires à l'heure actuelle. C'est vous dire que c'est un corps choisi en fonction de la compétence et de la qualité de ses membres et non en fonction seulement de leur dénomination religieuse. Enfin, comme toute académie, les nouveaux membres sont élus par l'académie et toujours par correspondance, sans campagne ou pressions comme on peut le voir ailleurs...

Y a-t-il un dernier mot, Professeur, que vous voudriez nous dire ?

Oui, de dire à vos lecteurs qu'ils ne se laissent pas impressionner. Quand Jean-Paul II a commencé son ministère, il a dit : n'ayez pas peur ! Et je pense qu'il faut dire aux catholiques qui sont obéissants au magistère, n'ayez pas peur, vous n'êtes pas ridicules en acceptant l'enseignement de l'Église, car c'est l'Église qui a les paroles de vie. Et quand il s'agit de l'avortement ou des manipulations génétiques, vous verrez qu'employer les mots " les paroles de vie" est une vérité flagrante ; ceux qui n'acceptent pas le Magistère ont des paroles de mort.


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(1) Michael Denton : L'évolution : une théorie en crise (Londreys,1988, rééditée par Flammarion, 1991).