Questions d'éthique et de société : Quelle est cette société qui confie ses enfants à la collectivité ? Quelle société préparons-nous pour demain ?

Colloque des journées européennes de la petite enfance. Table ronde animée par Jean-Marie Cavada, vendredi 16 octobre 1993.


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Jean-Marie Cavada :

Mesdames, Messieurs, je vous remercie de nous accueillir ce matin sans outre forme de procès. Je sois quel prix vous attachez les uns et les outres à un moment charnière de notre société à confronter vos points de vue, vos expériences. Les difficultés économiques et probablement morales et structurelles que vivent non seulement notre pays mois la plupart des pays européens que j'ai l'occasion de fréquenter, rendent à mes yeux précieux une confrontation, un débat ou plutôt des témoignages croisés, qui à part vous Monseigneur, ne peuvent être d'abord que des expériences intimes et personnelles. Votre point de vue n'en sera pas moins intéressant. Vous me direz à quel titre vous souhaitez vous exprimer, ce qui sera également le cas pour les autres participants.

On dit beaucoup de choses sur l'enfance. C'est une partie de mon métier qui n'est pas consacré qu'à cela, loin de là . puisqu'il s'agit plutôt d'une attention particulière que comme beaucoup d'entre vous je développe dons ce domaine pour lui donner plus de place comme reflet de la société.

Nous avons négligé beaucoup de choses touchant à la construction des enfants, comme vous diriez Mme Guéneau.

Qu'est-ce qui fait qu'un enfant devient une femme ou un homme ? Pourquoi aujourd'hui ces problèmes ont-ils une portée nouvelle du fait que l'apport de la science nous donne un regard qui rejoint celui porté il y a plusieurs décennies ? C'est probablement un regard à la recherche de racines, de responsabilités nouvelles, de traditions d'éducation persistantes et peut-être aussi une façon de relier la responsabilité de l'éducation d'un enfant non seulement à ce qu'offre la collectivité mais aussi à ce que peut offrir la famille, sa continuité, des grands-parents aux parents et aux jeunes, aux aînés, aux frères et sœurs, quand les familles ne sont pas d'enfants uniques.

Encore une fois n'étant pas spécialiste, le plus simple est maintenant d'entrer dons le débat et de laisser parler ceux qui ont compétence à le faire. Je me propose donc d'écouter chacun d'entre vous. Je vois commencer sans forme de protocole, vous me le pardonnerez Monseigneur, par une femme, il y en a trois à cette table, par vous Mme Françoise Hurstel.

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Jérôme Lejeune

Je suis médecin et mon métier est d'être ou service des enfants, mois d'enfants qui vivent dans un outre monde, le premier monde, celui dont nous sommes tous venus. Ce monde connu seulement depuis quelques années, est celui d'un développement extraordinaire, avant même que l'enfant soit arrivé à la lumière.

Depuis quelques temps, il y a dons nos sociétés une rupture entre ces deux mondes, l'enfant né est protégé par les lois et l'enfant qui n'est pas encore né n'est pas protégé par les lois, sa vie n'est plus sacrée.

Ce phénomène de société, nouveau depuis 2000 ans, mérite d'être discuté cor nous venons tous d'un monde étrange où se sont inventées ce que l'on croît être des découvertes, depuis l'amour des discothèques jusqu'à la protection de ce qui est petit, rond. pas pointu. C'est de cela, qui est inscrit dons l'âme de tous les hommes et de toutes les femmes, que je souhaite vous parler

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Monseigneur Eyt :

Je reviendrai sur les remarques faites concernant l'objectivation de l'enfant, l'enfant objet, l'enfant instrumentalisé. Un certain nombre de situations ont été décrites.

L'objet de désir, cet obscur objet de désir, cet objet de socialisation, et peut-être la modernité se manifeste-t-elle en matière d'approche de l'enfance par les adultes comme la réduction de l'enfant, du garçon, de la fille, à un objet de désir et à un objet de socialisation.

J'ai été très frappé en relisant les Essais de Montaigne, comme beaucoup le font à Bordeaux en ce moment, de voir que Michel de Montaigne est certainement l'un des grands penseurs de l'éducation de la Renaissance. Mais, en même temps, il ne nous dit pas dans les Essais combien il a d'enfants, plutôt il y a un " ou " qui nous dit qu'il en a 2 ou 3, et qu'il n'accorde semble-t-il à la personnalité de ceux-ci aucun intérêt. C'est quelque chose d'extraordinaire.

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Jean-Marie Cavada :

Vous pourriez prendre le même exemple, et votre réflexion est très frappante, pour Jean-Jacques Rousseau.

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Jérôme Lejeune :

Pour Jean-Jacques Rousseau c'est bien pire, lui il les abandonnait !

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Jean-Marie Cavada :

C'est un grand tournant de la pédagogie... Professeur Lejeune seriez-vous capable vous aussi, à moins que cela ne vous gêne de l'exprimer, de rentrer dons le chemin, dons le petit sentier extrêmement intime duquel s'est approché Monseigneur Eyt, et de dire ce qu'est pour vous votre enfance ?

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Jérôme Lejeune :

Cela ne me gêne pas du tout, ou contraire. J'ai la même expérience que Monseigneur si Je puis dire, à savoir que ceux qui peuvent parler de la vie sont les poètes, les amoureux et les mystiques. Moi qui fais partie des autres, car je suis médecin, Je voudrais vous faire comprendre comment avec la connaissance actuelle nous pouvons envisager cette vie antérieure, cette première vie, celle qui nous a tous formés et dont vous pensez tous avoir perdu la mémoire; en fait ce n'est pas vrai.

Je voudrais foire une leçon d'embryologie, mais simplement vous faire sentir que c'est parce que vous avez été pendant des mois déjà un être humain, dons le ventre de votre mère, que vous êtes capables de comprendre une quantité de choses.

Dans tous les pays du monde, toutes les mères-grands ont toujours fait l'éducation sexuelle des enfants en leur racontant une histoire incroyable d'un monde souterrain dans lequel s'agite, grouille, une vie extraordinaire d'êtres tout petits qui avaient des aventures incroyables. Il s'appelle Tom Pouce dans tous les pays du monde, cela n'a Jamais été traduit, c'est du direct.

Effectivement si vous reprenez le développement de l'être humain, il y a un stade, de 2 mois à 2,5 mois, où vous êtes grand comme le pouce, où vous tiendriez à l'aise dons une coquille de noix. Si je tenais dons mon poing fermé un être humain de 2 mois vous ne le verriez pas, mais si j'ouvrais la main vous verriez un petit homme avec ses bras, ses jambes. Avec une grosse loupe vous verriez ses empreintes digitales, vous pourriez lui délivrer sa carte d'identité nationale. Avec un petit peu d'indiscrétion microscopique vous sauriez déjà si la glande génitale est une glande mâle ou femelle.

Tom Pouce existe réellement et c'est parce que chacun de nous a vécu cette aventure que son histoire a toujours enchanté l'enfance, que toutes les femmes l'ont connue et enseignée, et que même les vieilles personnes n'y sont pas indifférentes quand on leur raconte ce monde souterrain.

C'est tellement vrai qu'elle est ultra moderne dans notre société. Je propose une excursion. Avez-vous déjà visité une discothèque ? C'est un endroit très intéressant pour un biologiste. Vous descendez par un boyau assez sombre et vous arrivez dons un abri voûté, avec une lumière rougeâtre peu intense ; l'atmosphère est moite, l'odeur est forte, il y a là des corps qui remuent tantôt très lentement, tantôt qui virevoltent de manière très rapide. Le bruit est énorme ; la contrebasse à chaque battement, tellement la sonorisation est puissante, force l'ampliation de votre cage thoracique, vous sentez votre poitrine qui bouge à chaque battement de contrebasse ; en même temps un bruit beaucoup plus rapide, celui des maracas à 140,150 par minute fait vibrer votre tête. Et apparemment les gens qui sont là aiment ça ! Pourquoi? Parce qu'ils se souviennent.

Ils se souviennent confusément qu'il y a eu un temps où ils ont vécu dans un abri voûté, où la lumière arrivait extrêmement rouge et à peine perceptible, mois perceptible quand même, où l'odeur était forte, l'atmosphère très humide, où il y avait un bruit énorme, le cœur de la mère, qui martelait incessamment (à 60 par minute, le rythme de la contrebasse) l'espérance de la vie, et puis leur propre coeur qui bat à 140, 150 par minute, et qui faisait vibrer leur tête.

Très simplement si la musique pop, si la discothèque, ont une emprise si grande sur notre société c'est que quelques artistes ont redécouvert, probablement sans le savoir, mais de façon très réaliste, la manière de foire revivre à leurs contemporains cette histoire fort ancienne qu'ils ne connaissent plus mais qu'ils ont quand même vécu, a tel point que les musiciens, eux s'en souviennent.

Les scientifiques aussi parfois redécouvrent des choses que nous savons tous du plus profond de nous-mêmes. Nous avons appris, il y a 2 ans seulement, que contrairement à ce que nous avons enseigné dans toutes les universités du monde, rapport masculin en tant qu'information n'était pas tout à fait identique à l'apport féminin. Pour deux gènes reçus, l'un de notre père l'autre de notre mère, certains gènes sont soulignés d'une façon masculine, d'autres gènes d'une façon féminine. Toutes les femmes soulignent le message ou même endroit, tous les hommes ou même endroit, mais ce n'est pas le même pour les hommes et pour les femmes. Nous avons découvert la signification du soulignement de cet immense message il y a seulement 1,5 an. L'homme souligne toutes les instructions génétiques qui permettent à l'œuf fécondé en se divisant de fabriquer les membranes, ce qui sera l'amnios, le liquide dans lequel baigne le petit, et le placentas, ce qui lui permet de se nourrir sur les flux nourriciers de sa mère. La femme souligne la fabrication de la dent, du poil, de la peau, des nerfs, toute la spécialisation progressive des cellules. Curieusement dans la sphère de 1,5 millimètre qu'est un œuf fécondé, on voit déjà inscrit par une méthylation de la cytosine le masculin et le féminin ; à l'homme la construction de la bulle et du placenta, donc l'abri et la quête de la nourriture ; à la femme, l'élaboration de l'enfant.

Quand les scientifiques retrouvent tout d'un coup à la racine même de l'être humain cette division du travail que nous connaissons si bien, on se dit que probablement la société devrait ne pas oublier ce premier monde qui nous dit pourquoi nous appartenons à celui d'aujourd'hui.

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Jean-Marie Cavada :

Pendant votre récit indiscutable, je me suis demandé si vous étiez descendu dans une discothèque et si vous les aimiez ?

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Jérôme Lejeune :

La réponse est très simple, j'aime la musique !

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Jean-Marie Cavada :

Etes-vous né en Normandie ou bien y a-t-il de la musique dans les discothèques ?

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Jérôme Lejeune :

Je suis parisien et né de Paris emprès Pontoise. Très sincèrement, et ceci n'est pas une méchanceté de ma part. Je n'aime pas beaucoup les discothèques car le bruit est trop fort, et mes oreilles n'ont plus leur plasticité de 2,5 mois. A cet âge là , c'est la musique la plus primitive, c'est la première qu'ait entendue une oreille humaine, et elle est parfaitement adoptée à un certain âge, c'est à dire entre 2 et 6 mois in utero. A 6 mois, l'enfant bénéficie de la musique qu'écoute sa mère, il entend la voix de sa mère, il connaît la voix de sa mère et de son père bien avant d'être né puisqu'il les reconnaît après la naissance. La pop musique étant la musique la plus primitive, elle est tout à fait respectable, mais ça n'empêche pas de préférer Mozart.

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Jean-Pierre Rosenczveig :

Chacun a fait son choix personnel. Je n'ai pas la réponse, mais nous sommes dans un nœud de contradictions entre les droits de trois individus, indépendamment des équilibres sociaux et de la démographie, la femme, l'enfant et le père. Pour l'instant, nous n'avons pas trouvé ce nouvel équilibre. Nous vivons dans ces contradictions.

Laissons de côté ce débat très dur sur l'IVG, prenons pour illustrer le propos, et rejoindre les interventions de Monseigneur Eyt et de Bernard This, ce qui se passe autour de l'enfant et de la petite enfance car c'est très symbolique. Reconnaissons-nous dons notre pays le droit d'un enfant à avoir sa filiation maternelle et paternelle établie ? Non, il dépend du bon vouloir de la femme et de l'homme d'établir la filiation. Si une femme veut accoucher sous X elle le peut ou nom des droits de la femme.

Il faut donc mettre en place des politiques sociales empêchant qu'une femme soit en situation de ne pas pouvoir assumer son enfant ou pour accompagner cette difficulté. Mais un homme peut ne pas reconnaître son enfant. Nous ne garantissons pas le droit à la double filiation.

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Jérôme Lejeune :

L'époux de la mère ne peut pas renier son enfant. Sauf procès en désaveu de parenté. Il est obligé de le reconnaître.

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Jean-Pierre Rosenczveig :

Mon propos est tout à fait fondé pour la bonne et simple raison qu'actuellement 30 % d'enfants naissent hors mariage.

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Jean-Pierre Rosenczveig :

Donc j'ai utilisé une formule large pour dire qu'en général notre société, et je vous mets au défi de me démontrer le contraire, ne pose pas le principe, comme en Suède et nous nous battons en ce sens, que tout enfant qu'il naisse dans ou hors le mariage doit voir sa filiation paternelle et sa filiation maternelle établies. Il y a des exceptions avec la présomption de paternité. 10 % des enfants qui naissent d'un couple marié n'ont pas pour père le mari de la mère, mais c'est un fait et non du droit.

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Jérôme Lejeune :

II est très important de raisonner sur de bons chiffres. Ils ne sont que 1 %. Les enfants nés de couples mariés dont on dit qu'ils ne sont pas les enfants du père représentent de 1,5 à 2 % et non 10 %. Ces pourcentages sont obtenus avec le test de l'ADN qui supprime les erreurs. On s'est beaucoup trompé dans cette affaire.

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Jean-Pierre Rosenczveig :

Mesurez ma modération M. le Professeur ! Au Conseil de la Population et de la Famille, nous avons indiqué dans notre rapport sur la filiation qu'entre 6 et 10 % des enfants sont dans ce cas. Ces chiffres émanent de scientifiques, mais maintenant la science permet d'être encore plus précis. Le rapport Lenoir, qui va fonder les lois sur la bioéthique dans quelques mois au Parlement, parle de 20 % d'enfants dont les parents sont mariés et qui ne seraient pas du mari.

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Jérôme Lejeune :

Je ne serais pas surpris que le rapport Lenoir se trompe grossièrement.

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Jean-Pierre Rosenczveig :

La question fondamentale posée par Françoise Hurstel est autre et je suis tout à fait d'accord avec elle. Dans quelle mesure notre droit, notre société, peut-elle reconnaître à l'enfant le fait d'avoir une histoire et plusieurs phases dans son histoire? Là encore, cela donne raison aux intervenants précédents, le droit français veut un enfant net et carré.

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Jérôme Lejeune :

Pas uniquement le droit français !

Je souhaite que les pères comprennent effectivement leur importance et qu'ils sachent que sitôt la conception de l'enfant leur devoir de père existe. Je suis d'accord avec les propos de Jean-Pierre Rosenczveig, mais j'apporterai une petite nuance au fait qu'il ait dit que le biologique était d'importance moindre. Ce n'est pas mon sentiment.

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Jean-Pierre Rosenczveig :

Je ne crois pas avoir dit cela.

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Jérôme Lejeune :

le charme des enfants est de retrouver en eux certains de nos défauts et certaines qualités de notre conjoint.

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Bernard This :

L'enfant est un révélateur.

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Jérôme Lejeune :

Pour les enfants le charme de la famille est de savoir ce qu'ils vont devenir plus tard et personne d'autre ne peut le leur dire. Il faut qu'ils voient des personnes ayant une constitution génétique assez proche de la leur pour qu'ils puissent le deviner. Ceci est irremplaçable. La paternité biologique, la maternité biologique, sont irremplaçables, car elle leur dit " mais quand tu auras leur âge tu leur ressembleras probablement plus qu'aujourd'hui ". Cette unité de la famille, le grand père qui transmet quelque chose à sa petite fille, est caractéristique de la famille humaine. Il n'y a pratiquement pas dans le règne vivant d'autres familles dans lesquelles les grands parents aient une influence aussi importante sur la descendance. C'est la dignité de la famille humaine.

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Françoise Hurstel :

La dimension biologique me fait problème. On peut s'extasier sur cette dimension biologique, elle existe, elle est là et en plus il y a la ressemblance. Mais que vont faire les parents adoptifs ? Elle n'est pas toujours là la dimension biologique. Les parents adoptifs sont les parents. Les parents, du fait de la deuxième naissance, sont tous des parents adoptifs.

Votre discours m'intéresse mais je ne le tiens pas. C'est vraiment un discours occidental ! Rapprochons-les du Togo dont parle Suzanne Lallemand, une ethnie absolument merveilleuse, reportez-vous à ses articles, où l'on distribue les enfants en fonction des besoins des parents. La valorisation de la dimension biologique, pour des raisons mythiques dans cette société, et il y en a bien d'autres en Afrique traditionnelle, ne se pose pas.

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Jérôme Lejeune :

Je préfère la civilisation occidentale à celle que vous décrivez au centre de l'Afrique ! C'est un droit imprescriptible de notre civilisation.