Le message, l'espace et le temps

Jérôme Lejeune

Revue des Sciences morales et politiques - 0751-5804/93/01 37 14/$3.40/ © Gauthier-Villars


Sommaire

L'erreur de Darwin est d'avoir négligé le génie du vivant, pour ne retenir qu'une " dialectique économique " entre l'offre et la demande. L'homme ne peut pas être un ouistiti renforcé ou un gorille adouci. Des sauts chromosomiques brusques et des spéciations ultra rapides ont forcément eu lieu comme le suggère aujourd'hui l'évolution ponctuée.

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La race et l'espèce

" En Chine, comme on sait, l'empereur est chinois et tous les gens à l'entour sont aussi des Chinois ". Ainsi commence le conte d'Andersen, et ainsi commencent les espèces, selon la théorie néo-darwinienne. Un conteur darwiniste poursuivrait :

"Après un très long temps, les Chinois, de mieux en mieux adaptés à la Chine, deviendront de plus en plus chinois. De leur côté, les Patagons, de mieux en mieux adaptés à la Patagonie, deviendront de plus en plus patagons. Finalement aucun croisement ne pourra plus se faire entre un Chinois et une Patagone ou une Chinoise et un Patagon".

Évidemment, nul théoricien ne s'avise de proposer ces exemples pour la forte raison que toutes les races humaines sont interfécondes ce qui définit l'espèce.

Pourtant l'un des exemples classiques, qui se trouve dans tous les manuels, raconte exactement cette histoire, à propos des mouettes il est vrai. Comme l'a fort bien exposé Mayr, les mouettes forment une sorte de couronne autour du pôle Nord. Une variété asiatique habite le nord de la Sibérie et l'autre habite le nord de l'Amérique. Toutes deux se rencontrent au nord de l'Europe, mais ne se mélangent pas, d'où, dit-on, le clivage des Larus en deux espèces distinctes.

Un expérimentateur adroit, Smith, prit le soin de vérifier si cette barrière d'espèce existait réellement. Ayant noté que les mouettes se reconnaissent surtout par la couleur du tour de l'oeil, différente chez les asiates et les américaines, il prit soin de maquiller le tour de l'oei1 d'une femelle asiate à la façon américaine, et réciproquement, de déguiser un mâle américain à la manière asiate.

Par une double méprise, les deux volatiles crurent se reconnaître et nidifièrent fort commodément.

Loin d'être une sorte de marivaudage biologique, cette remarquable expérience montre clairement que si le racisme et l'apartheid existent aussi chez les animaux, ces réactions n'ont aucun rapport avec la constitution des espèces.

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L'évolution automobile

Depuis l'extinction du Lyssenkoïsme, nul ne prétend avoir assisté à l'émergence spontanée d'une espèce nouvelle. Aussi manquons nous cruellement d'exemples en histoire naturelle alors que nous en possédons d'excellents en histoire artificielle.

Aucun chaînon manquant ne vient ici rompre la belle ordonnance des formes depuis les fossiles les plus anciens, jusqu'à leurs descendants d'aujourd'hui : je veux parler des étapes de la locomotion automobile.

L'usine moderne, hautement robotisée, est tout à fait comparable à un organe de reproduction. Chaque voiture sortant d'une chaîne de montage (chaque spécimen de l'" espèce " devrait-on dire ?) est strictement conforme aux instructions contenues dans les mémoires magnétiques des gros ordinateurs de l'établissement. Les programmes complets sont d'ailleurs conservés dans des coffres-forts très secrets, un peu comme l'ADN, bobiné dans les chromosomes, est enfermé dans le noyau des cellules reproductrices. Chaque mécanisme de la vie telle que nous la connaissons trouve un équivalent ou une analogie dans les mécanismes complexes d'une usine moderne. Si notre confrère Gattaz était là , je suis sûr qu'il ne manquerait pas de nous faire remarquer qu'une entreprise est un organisme.

On voit même proliférer depuis peu dans les autos modernes des systèmes de contrôle, d'assistance et d'asservissement qui simulent non seulement certains actes humains, mais articulent même quelques ordres utiles d'une voix synthétique.

Cette intrusion de l'ordinateur dans la mécanique montre bien que le développement explosif du système de coordination, cette cérébralisation progressive si remarquable dans l'échelle des êtres vivants, est un phénomène tellement général qu'il s'applique même aux automobiles.

Pour illustrer la progression on peut choisir un trait morphologique et suivre son évolution, comme on voit dans les livres, les modifications de la patte à cinq doigts vers un membre à un seul sabot, dans la lignée des ancêtres des chevaux. Pour éclairer notre propos, considérons dans les automobiles les étapes de l'évolution des appareils lumineux.

Dans les tout premiers fossiles issus directement du fiacre (dont la haridelle est remplacée par le cheval vapeur) les lanternes sont accrochées de part et d'autre de l'habitacle. Petit à petit les lumignons progressent vers l'avant, d'abord sur les côtés du moteur puis tout en avant du radiateur. La mutation brusque de la lampe à acétylène vers l'ampoule électrique est contemporaine de cette migration, avec des variations dans le temps d'une espèce à une autre. Les fossiles roulants ont existé; indubitablement.

Cette disposition des phares tout à l'avant, assez comparable à l'oei1 du mollusque, hissé tout en tête comme chez l'escargot, a fait le succès de modèles hautement prisés dont l'aspect inchangé a persisté pendant les décennies (temps énorme pour une évolution si rapide) tels les Rolls, les Mercedes ou les Hispano Suiza.

Pourtant, des mutants précurseurs se manifestaient déjà . Sous l'effet de la pression du milieu, ici les lois de l'aérodynamique, trois lignées sont en concurrence : soit les phares s'enferment dans la calandre comme dans les anciennes Peugeot, soit ils s'enfoncent dans les ailes chez les Renault ou les Panhard, soit encore s'encastrent entre le moteur et les ailes dans les Opel ou la juvaquatre. Ces différents modèles fournissent des exemples d'évolution buissonnante et finalement convergente.

Un peu comme l' oeil qui s'enchâsse dans une boite crânienne sitôt qu'on s'élève aux formes supérieures, aujourd'hui les phares (codes et lanternes) ne forment plus qu'un seul bloc avec les ailes avant et le radiateur; l'aspect auto sapiens est pour l'instant fixé.

Cette évolution par petits changements progressifs dans des lignées complètement normalisées a l'avantage supplémentaire de nous révéler comment et pourquoi les modèles se sont succédés.

Quand un nouveau modèle apparaît sur le marché, qu'il s'agisse de la forme ou de la couleur de la carrosserie (l'aspect est très important dans la sélection phénotypique) ou des performances du moteur et de son économie (la survivance du plus apte dépend de la physiologie), c'est le milieu qui est Roi, en la personne du consommateur.

Un modèle qui plaît est produit à millions d'exemplaires, on agrandit l'usine s'il le faut. S'il est boudé par la clientèle on fermera la boutique. "La lutte pour la vie" qui sélectionnera les meilleurs est ici la concurrence entre les marques (j'allais dire entre les races). L'énormité de la production est la marque du succès.

Nous retrouvons ici la tautologie néo-darwinienne qui fit le succès de la théorie : le plus apte engendre la descendance la plus nombreuse et c'est la descendance qui mesure l'aptitude.

Certes il manque un élément à l'évaluation de l'histoire automobile. Si nous connaissons fort bien le mode de production des autos, on ne connaît aucun cas d'auto reproduction !

Mais cette difficulté mineure ne découragerait pas un théoricien intrépide que je voudrais vous présenter maintenant, un expert comptable néo-darwiniste.

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La comptabilité darwinienne

Un coup d'oeil sur les bilans de la société dont il tient les livres lui permettrait et fort justement de tout résumer d'un coup ! - Si la nouveauté se vend mal, les actions baissent ; quand le modèle s'arrache on augmente le capital. Le taux des ventes arbitre tout. " Nouveauté d'un côté, loi du marché de l'autre : mutation, sélection voilà toute l'affaire ! ". Et notre comptable darwinien d'aller annoncer sa découverte aux banquiers :

" Faites des économies, licenciez les bureaux d'études, ordonnez aux machines de changer très discrètement, l'un ou l'autre des paramètres en tirant à pile ou face (ou selon quelque artifice stochastique un peu plus compliqué). Reproduisez ce qui plaira, envoyez le reste à la casse. Vous fabriquerez bientôt l'auto de rêve, et supplanterez tous vos concurrents ; la martingale est infaillible ". Un ami très savant m'a révélé, poursuit-il, "qu'on enseigne à la Faculté que la Nature fait ainsi ; et voyez comme elle a réussi, pour arriver par hasard de l'amibe... jusqu'à moi!"

Pour séduisant que soit ce point de vue, le raisonnement de notre comptable ne convaincra guère un banquier surtout si ce dernier possède un ordinateur. Il lui suffira de changer au petit bonheur une connexion de sa machine pour s'apercevoir qu'il rencontrera bien rarement une solution nouvelle qui ait échappé jusqu'ici à la saga-cité des électroniciens ! Plus un montage est complexe et moins un désordre imprévu peut être utile ou tolérable. Devant l'énormité du temps qu'il faudrait consacrer à ce jeu, tout banquier, ce me semble, retirerait sa mise.

Dans la vraie vie, l'argent, c'est le temps.

La génétique à la Monte-Carlo, ne peut pas avoir gagné si souvent ni si rapidement. Si la terre a quelques milliards d'années, les êtres organisés n'ont disposé que d'un milliard tout au plus. Vu la complexité des combinaisons, le calcul a été fait maintes fois, les vivants ont progressé bien trop vite pour une avance à l'aveuglette; le hasard n'est pas si chanceux.

Et c'est là qu'est l'erreur de notre comptable. Dénombrant entrées et sorties, il pensait avoir tout compté sans se demander si l'ingénieur, d'une façon ou d'une autre, n'était pas dans la machine. Comment un esprit aussi distingué que Darwin a-t-il pu négliger le génie du vivant, pour ne retenir qu'une " dialectique économique " entre l'offre et la demande ?

Un passage de l'autobiographie de Darwin offre, comme Schumacher l'a magnifiquement remarqué (8), un début d'explica-tion de cette énigme psychologique :

" Jusqu'à trente ans passés la poésie sous toutes ses formes me donnait un grand plaisir ; et même, comme écolier, je faisais mes délices de Shakespeare, surtout de ses pièces historiques. De même autrefois, je prenais un plaisir considérable à la peinture et à la musique.

- Mais depuis bien des années je ne puis supporter une ligne de poésie. Dernièrement j'ai repris Shakespeare et l'ai trouvé d'une platitude intolérable jusqu'à l'écoeurement. De même j'ai quasiment perdu le goût de la musique et de la peinture.

- Mon esprit paraît devenu une sorte de machine à mouliner des lois générales à partir d'un fatras de faits. Mais pourquoi cela devait-il causer l'atrophie de cette seule partie du cerveau dont dépendent les aspirations les plus hautes, je ne puis le concevoir. Perdre ces goûts, c'est perdre du bonheur, mais cette perte est peut--être aussi dommageable pour l'intellect... et plus probablement pour le caractère moral en affaiblissant la partie émotive de notre nature ".

Quelle justesse d'analyse ou plutôt quel regard sur toute son entreprise !

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Évolution et métamorphose

On dit que le premier poisson qui renforça ses nageoires, se hissa péniblement sur la grève et conquit les continents. Les jambes s'améliorant, ses descendants devinrent les animaux à quatre pattes. Mais pourquoi et comment ?

Pour nous en rendre compte, voyons l'oeuf de grenouille ; il en sort un têtard qui avec ses branchies, ses nageoires, sa ligne sensitive latérale est, sous tous les rapports physiologiques et anatomiques, indiscutablement un poisson. Or un beau jour, sans mutation ni sélection, il perd sa queue, pousse des pattes, s'invente des poumons et devient un tétrapode. Non en quelques millions d'années, mais sous nos yeux, dans un bocal.

Apparemment au début il a lu dans son message comment on construit un poisson, puis après un déclic que l'hormone thyroïdienne peut déclencher, il relit différemment ses plans et trouve les instructions de montage qui font un tétrapode. Ce têtard en sait plus que nous.

Il est futile en effet de prétendre expliquer l'évolution portant sur des centaines de millions d'années quand le génie du têtard nous échappe encore.

Pas tout à fait cependant.

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L'espèce et les chromosomes

On ne peut pas imaginer que, dans un noyau cellulaire, les longues molécules informatives soigneusement enroulées pour former les chromosomes, flottent dans 1e suc nucléaire comme des nouilles dans un bol de soupe.

Ce qui définit l'espèce en effet, c'est la structure des chromosomes, la façon dont les instructions sont mises bout à bout dans des minicassettes séparées. En un mot une espèce, un caryotype est une observation d'une généralité presque absolue. On reconnaît un homme, un chimpanzé, un gorille, un orang-outang ou un ouistiti au nombre et à la structure de leurs chromosomes aussi aisément et bien plus sûrement que par tout autre critère morphologique ou taxonomique (2), (3), (4).

Un exemple familier, celui de l'âne et du cheval nous le fera comprendre. Le mulet né d'une jument et d'un baudet est fort bien conformé et pour certaines qualités d'adresse et d'endurance est supérieur à ses deux parents; les différences géniques, les petites mutations, ne sont donc pas une barrière. Mais l'hybride ne peut procréer. Les chromosomes du cheval sont différents de ceux de l'âne et au moment de la maturation des cellules reproductrices les deux lots ne peuvent pas s'apparier exactement deux à deux, pour se répartir équitablement dans les ovules et les spermatozoïdes.

Tout remaniement chromosomique est donc défavorisé lors de son apparition mais si la nouveauté est présente à double exemplaire la fécondité réapparaît. Pour parvenir au plus vite à la stabilité, il suffirait que le premier porteur de la nouveauté à l'état homozygote se reproduise avec lui-même par auto-fécondation. Toutes les espèces nouvelles obtenues chez les plantes l'ont été de cette façon. Mais chez les animaux supérieurs la séparation des sexes s'oppose à cette pratique.

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La spéciation par couple unique

La pathologie de certains jumeaux suggère semble-t-il un mécanisme intéressant.

À partir d'un oeuf fécondé mâle, porteur de 46 chromosomes dont un X et un Y, l'un des jumeaux persiste en son devenir de garçon ; l'autre n'ayant reçu qu'un chromosome X et pas de chromosome Y se développe en une femme imparfaite.

Une jeune fille atteinte de cette affection se plaignait d'un trouble étrange : elle n'osait, disait-elle, se regarder dans un miroir, car elle y voyait son frère. Extraordinaire intuition bien féminine d'ailleurs ; elle ressentait profondément une réalité biologique, tout à fait inconnue à l'époque. Au chromosome Y près, elle était très précisément un fragment de son frère dont elle était issue.

Chez la souris, la femelle porteuse d'un seul X est normalement féconde et, même dans notre espèce, de très rares femmes porteuses d'un seul X ont engendré.

Tirer la femelle du mâle encore enseveli dans le sommeil embryonnaire serait un moyen expéditif pour contourner la difficulté majeure des théories évolutives. Si cet oeuf original portait en effet un remaniement nouveau à l'état homozygote (plusieurs mécanismes peuvent être envisagés mais leur discussion sortirait de notre propos) le couple ainsi produit aurait une descendance indéfiniment fertile, alors que les hybrides avec l'espèce d'origine serait définitivement stériles.

Non seulement on franchirait ainsi le goulot d'étranglement qu'impose la mécanique chromosomique, mais on expliquerait du même coup pourquoi « les chaînons manquants » manquent.

L'homme ne peut pas être un ouistiti renforcé ou un gorille adouci petit à petit et insensiblement. Il doit y avoir eu des sauts chromosomiques brusques ainsi que Goldschmidt l'avait pressenti, et des spéciations ultra rapides ont forcément eu lieu comme le suggère aujourd'hui l'évolution ponctuée des nouveaux paléontologistes.

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Le message ordonné dans l'espace et le temps

Il est nécessaire que les instructions contenues dans le noyau, soient mises en jeu dans un ordre précis, toute la biochimie l'impose, on ne saurait tout faire à la fois. Dans certains cas on a pu montrer que l'ordre dans lequel les gènes se suivent sur un chromosome est identique à la séquence de leur mise en activité au cours du développement. Ce phénomène est bien connu pour les types d'hémoglobines embryonnaires, foetales, puis adultes qui se succèdent au cours du développement. Dans l'écriture génétique le temps est si je puis dire « transcrit en linéaire ».

Imaginons (c'est pour l'instant une expérience de pensée mars d'ici quelques années sa vérification sera peut-être possible) qu'un certain gène A porté par le chromosome 1 par exemple doive être tris en route pour commander, tout à côté, un autre gène B, porté par un autre chromosome, le chromosome 2 par exemple. Au moment où le chromosome 1 et le chromosome 2 se trouvent rapprochés l'un de l'autre pour des raisons de fonctionnement, une cassure et un recollement pourraient souder une partie du chromosome 1 au chromosome 2. Le gène A se trouverait maintenant situé auprès du gène B et le commanderait directement. Des translocations de ce type sont connues. Imaginons de plus que le rapprochement des deux points A et B soit réalisé par des protéines spécifiques s'attachant en des points précis en 1 et en 2 et supposons enfin que la synthèse de ces protéines soit programmée lors d'une étape tardive du développement.

Alors, si le remaniement entre le chromosome 1 et le chromosome 2 se produisait dans une cellule primitive donnant ensuite des cellules reproductrices, ce changement topologique, ferait " gagner du temps ". La solution tardive " A proche de B " se trouverait inscrite dans le linéaire des instructions, au départ de la prochaine génération.

Une découverte récente apporte un regain d'actualité à cette façon de voir. En effet pour indiquer qu'un gène doit être utilisé tout de suite ou au contraire laissé pour l'instant en sommeil, l'ADN est méthylé ; un peu comme le polycopié d'un étudiant intelligent se trouve souligné, ou marqué au stylo feutre aux endroits plus importants.

Or cette méthylation varie au cours du développement et comme elle modifie la possibilité de reconnaissance du segment d'ADN par une protéine donnée, il devint légitime d'imaginer que la structure fine du matériel génétique ressemble d'assez près au réseau informatique d'un ordinateur moderne, avec cette particularité qu'au cours du temps l'échafaudage se modifie de place en place au fur et à mesure que les tissus se spécialisent et que l'organisme se complique en se développant.

Alors on saisirait encore mieux pourquoi les remaniements chromosomiques sont tellement importants : ils sont un moyen de projeter dans l'avenir les trouvailles du temps passé.

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Un curieux phénomène

Reste que l'homme est un curieux phénomène. Il sait se tenir debout, fabriquer des outils, utiliser un langage et l'on peut, dans une certaine mesure, faire confiance à ce qu'il dit.

Mais sa supériorité absolue, sa complète nouveauté, c'est d'être la seule créature capable d'éprouver une sorte de connivence entre les lois de la nature et son sentiment d'exister. La faculté d'admirer n'existe que chez l'homme. De mémoire de jardinier on n'a jamais vu un chien hûmer l'arôme d'une rose. Jamais un chimpanzé n'a contemplé le coucher du soleil ou 1a splendeur du ciel étoilé.

Celui qui le premier sut qu'il devait mourir et construisit des tombeaux, celui qui secourut le semblable blessé, le soigna, le nourrit et protégea sa faiblesse durant de longues années, les fossiles nous le prouvent ; celui qui découvrit l'art bien au-delà de la technique, celui-là qui est nous et n'a pas cent mille ans possède comme une étincelle de l'amour intelligent.

Qu'il ait fallu pour cela une intervention divine, le scientifique n'en sait rien, mais n'en serait pas surpris. Quand à interpréter la Genèse c'est un exercice délicat auquel un généticien ne se livre pas volontiers.

Bien sûr on peut assurer que tirer la femme de l'homme est une technique d'avenir qui passerait pour révolutionnaire si elle n'était pas connue depuis si longtemps, et l'on peut remarquer que l'importance d'un petit os plat ne devrait pas être sous-estimée, d'autant que Chimpanzés et Gorilles possèdent treize côtes alors que nous n'en avons que douze.

Il me souvient d'une discussion sur l'origine de notre espèce où j'exposais le mécanisme que nous suggère la génétique, l'expédient du couple unique. Un savant contradicteur me lança :

- " Mettons que vous ayez obtenu votre bipède nu, sans crocs, sans griffes, et admirant. Que ferez-vous pour le protéger du premier prédateur venu ? "

- " Avec votre permission, répondis-je, je le mettrai dans une réserve soigneusement protégée, un agréable jardin. "

- " Et vous prendriez garde ensuite à ce qu'il n'absorbe pas quelque fruit vénéneux qui troublerait ses esprits ! "

Une telle précaution paraîtrait fort utile, mais vous conter ce qu'il en advint serait matière, je crois, à réflexion très profonde.

Sautant délibérément nombre de millénaires, (quand on parle d'évolution on n'en est pas à cela près), je prendrai pour finir un exemple récent dont l'anniversaire est tout proche.

Il y a quelque 1992 ans, un roi puissant accorda audience à une délégation d'astronomes. Un an et demi auparavant, ils avaient observé dans le ciel un mouvement qui, d'après leurs supputations, annonçait une bonne nouvelle. Ils avaient calculé la direction prendre mais ignoraient l'endroit exact.

Le Roi se montra fort inquiet (un heureux événement n'est pas nécessairement agréable au pouvoir établi) et fit interroger les doctes jusqu'à ce qu'on trouvât dans le Livre le non du lieu recherché.

Les savants ne mirent pas un instant en doute la compétence des massorètes, et parvenant à Bethléem firent la découverte la plus admirable ; la Femme conçue à la perfection même, tenant en ses bras le Nouvel Adam.

Cette histoire est le seul cas connu d'une collaboration efficace entre d'honnêtes chercheurs et des doctes intègres.

Par où saurai-je mieux finir.

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Observations présentées à la suite de la communication de Jérôme Lejeune.

Thierry de MONTBRIAL : Je voudrais vous poser une question à laquelle je n'ai moi-même aucune réponse, question que je ferai précéder de trois remarques 1) Vous avez utilisé une analogie entre le progrès de l'espèce humaine et celui de la construction automobile ; dans le second cas, le progrès est incontestablement dû à l'existence d'un niveau de conscience supérieur, celui des ingénieurs qui réfléchissent au meilleur moyen d'améliorer les modèles. Dû est l'ingénieur de l'espèce humaine? 2) Vous avez mentionné en biologie l'existence de " sauts chromosomiques ", or ces sauts devraient procéder dans le sens de la dégradation, conformément au second principe de la thermodynamique, ce qui n'est pas le cas. 3) Dans l'expérience de Maxwell, celui qu'il appelle son " démon " est extérieur à l'expérience elle-même (expérience impossible qui consiste à séparer deux gaz mélangés dans un récipient). Ces trois constats amènent à se demander ce que la biologie peut aujourd'hui apporter comme explication au fait que l'évolution ne procède pas dans le sens de la dégradation ? Pourquoi l'évolution qui procède par sélection naturelle, si l'on admet l'hypothèse darwinienne, est-elle constructrice et non annihilatrice ?

Réponse

1) Pour vous dire qui est l'ingénieur du genre humain il faudrait déjà savoir tout sur tout. Ce qui n'est pas encore le cas. 2) Si l'on s'en tient à une perspective probabiliste, tout changement opéré par hasard est strictement défavorable et c'est vrai pour tout système. 3) Le démon de Maxwell n'est pas une fiction de l'esprit : il existe, il existe réellement un petit démon qui trie les particules en fonction de leur taille et de leur charge électrique : il s'agit des pores ioniques dans une synapse. Maxwell ne le connaissait pas, mais pour décrire un système qui puisse mettre de l'ordre dans le désordre galopant, c'est-à -dire dans l'entropie, il a imaginé un démon qui triait une à une les particules. Car, notre système, à éliminer le fortuit pour ne garder que le déductible, est un compteur de particules d'une incroyable vélocité. Pour les remaniements chromosomiques, je propose l'hypothèse suivante : un système qui introduit le temps dans un message linéaire, au lieu d'attendre qu'il se développe dans du tridimensionnel, permettrait d'injecter dans le futur les trouvailles du passé d'oie une apparente logique. L'échec du néo-darwinisme vient de ce qu'il n'a pas compris que les systèmes vivants sont tridimensionnels tandis que l'information s'inscrit et se lit selon un flux linéaire. 4) L'existence d'un Dieu créateur ne simplifie en rien la tâche du chercheur : il n'en doit pas moins tenter de comprendre comment a procédé le Créateur.

François LHERMITTE : Je voudrais avoir votre avis sur deux points 1) Le phénomène de la mort est un phénomène obligé, car tout système physique s'use à mesure que son fonctionnement se répète et est agressé par l'extérieur. Mais l'individu conjure la mort car il a la possibilité de se dupliquer en reproduisant, grâce à la reproduction sexuée, un être identique à lui mais qui peut aussi être plus complexe que ses géniteurs. 2) Nos caractères acquis ne se transmettent pas à nos descendants par notre code génétique. Ce constat, cependant, se vérifie-t-il si on se projette sur des millions d'années? Ainsi les paléontologues n'hésitent pas à introduire une cause finaliste pour expliquer l'évolution des espèces animales. Yves Coppens n'hésite pas à énoncer que l'imprégnation du milieu est susceptible de transformer le code génétique. Le hasard en biologie ne peut être une cause structurelle de transformation, nais cette notion, telle que l'a réfléchie Jacques Monod dans son célèbre ouvrage Le hasard et la nécessité, doit laisser place aussi à l'intervention de facteurs naturels et à l'existence d'un projet appartenant à une instance pour le moment inconnaissable. Bref, les lois du microsome biologique sont-elles vraies pour le macrosome ?

Réponse : L'être nouveau est non seulement récent, mais il est tout neuf. La rejuvénation nous oblige à admettre que se produit une remise à zéro de certains compteurs, renouveau qui ne peut se faire que par la coopération de deux organismes différents. En effet, la méthylation de l'ADN est différente selon la nature, mascu-line ou féminine de l'organisme qui produit la cellule sexuelle. Les deux empreintes sont nécessaires pour faire un être vivant.

Alain PLANTEY : Une grande partie du problème est celui de l'hérédité ou de la non-transmissibilité des caractères acquis. Comment définissez-vous, en tant que médecin, un caractère acquis, alors qu'un débat reste ouvert sur la question ?

A Messieurs François Lhermitte et Alain Plantey, sur l'hérédité des caractères acquis : l'hérédité des caractères acquis existe et est génétiquement démontrée dans certains cas particuliers. Si l'on cultive, par exemple, des cellules en présence d'un antibiotique puissant capable de bloquer la dihydrofolate reductase, on voit apparaître des segments d'ADN nouveaux contenant le code qui permet de fabriquer les enzymes indispensables. A la longue, on pourra observer l'allongement des chromosomes ou l'apparition de micro--chromosomes qui n'existaient pas auparavant. Au sens expérimental, " la fonction a créé l'organe ". Quant aux thèmes du hasard et de la nécessité, il est sûr qu'existe un autre facteur; on ne peut en effet admettre que Jacques Monod ait écrit son ouvrage par hasard ou par nécessité. Il l'a écrit parce qu'il avait de l'esprit : " between the spirit and the matter, that is the spirit that matters ".

Jean CLUZEL : Le ton et le contenu de votre remarquable conférence étaient tout à la fois pratiques, humbles et tragiques. A ce sujet, vous avez dit que " les vivants ont progressé bien trop vite pour une avance à l'aveugle ", constat qui me pousse à vous poser deux questions : 1) Quelles sont les conséquences de cette accélération du progrès ? 2) Que faire pour en éviter les retombées dramatiques ?

Si les êtres vivants avancent trop vite, c'est précisément qu'ils n'avancent pas par hasard. Allons-nous réellement trop vite ? La technologie est cumulative, mais la sagesse ne l'est pas. Là est le danger.

Raymond POLIN : Vous avez associé une analyse scientifique et technique à une question métaphysique : celle des origines. Or, j'estime qu'il n'y a pas de manière scientifique de poser cette question et que par conséquent nous n'avons aucun moyen d'y apporter une réponse satisfaisante. La science ne peut répondre qu'à la question du " comment ", c'est-à -dire à la question des modalités, et non à celle du " pourquoi ". C'est la philosophie qui est concernée par cette seconde question de la finalité.

Bien sûr le biologiste ne peut pas négliger la philosophie : l'homme pose les problèmes et la nature n'a que des solutions.


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Bibliographie

(1) Denton M., Évolution. Une théorie en crise, Paris, Londreys,1988.

(2) Dutrillaux B., Sur la nature et l'origine des chromosomes humains, Exp. Scientifique, Edit. Paris, 1975.

(3) Grouchy J. de, Chromosome phylogenies of man ; great apes and old world monkeys, Genetica,1987, 73, 37-52

(4) Lejeune J., Sur les mécanismes de la spéciation, C.R. Soc. Biologie, 1975,169, 828-844.

(5) Lejeune J., Les chromosomes et l'espèce. Pont. Ac. Sc., (Rome), 1983, 50,163-170.

(6) Marsh J., Transforming frogs and flies, Nature, 361,116-117,1993.

(7) Mayr R., Animal species and Evolution, Harvard Univ. Press, Cambridge Mass, 1963.

(8) Schumacher E.F., Small is beautif ul, Abacus Ed., London, 1974.

(9) Smith N. G., Scientific American, 1967, 217, 94-102.