" L'embryon est aujourd'hui traité comme l'esclave autrefois. "

Jérôme Lejeune

Interview de J. Lejeune par Jany Brun. Bioéthique : l'avenir de l'espèce humaine en question. 1993, n° 174, 6-7


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Rénovation : Professeur, pourriez-vous nous présenter brièvement ces projets de loi ?

Pr Jérôme Lejeune : Non, cela m'est tout-à -fait impossible, étant donné que ce projet n'est pas une bonne analyse de la réalité, il est seulement fait pour permettre toutes les exactions sur les embryons humains. C'est cela la merveille de la mécanique qui a été mise au point. Ce texte est conçu de telle façon que s'il est voté, aucun embryon ne sera désormais protégé par la loi. C'est un tour de passe-passe car, en apparence le législateur donne l'impression qu'il veut légiférer pour le respect de la vie alors qu'en réalité il veut la détruire. Je vous lis l'article L.672-7 : " les projets de recherche sur l'embryon humain sont soumis à l'avis préalable de la Commission nationale de médecine et de biologie de la reproduction et du diagnostic prénatal et autorisés dans des conditions définies par décret en Conseil d'État. Cette commission rend publique chaque année la liste des établissements où s'effectuent des recherches sur l'embryon ainsi que l'objet des recherches".

La législation des expérimentations sur l'embryon est donc le point le plus dangereux ?

Le point le plus dangereux est le suivant : ces trois projets laissent croire que les embryons sont désormais protégés par la loi, or, c'est une escroquerie pure.

Le fond de la question est-il la reconnaissance du statut juridique de l'embryon ?

Le fond de la question est la confusion entre la loi Veil qui dépénalise l'avortement et le projet de loi en discussion actuellement.

La loi Veil, je le rappelle, n'autorise pas du tout l'avortement. elle précise que la femme qui avorte ne sera pas punie si telle ou telle condition est remplie. Les premiers termes de la loi Veil sont ceux-ci : " la vie de tout être humain est protégée depuis sa conception ". La dérogation voulue par la loi Veil est fondée sur la détresse de la mère - mais elle ne crée pas un droit à l'avortement. Evidemment, les représentants du gouvernement qui ont participé à la rédaction du projet de loi sur la bioéthique n'ont pas voulu risquer de mettre en cause la loi Veil ; or il leur était très possible d'inscrire dans la loi, la phrase suivante : " il est interdit d'exploiter des embryons ", un point, c'est tout. Si ces trois projets de loi sont votés, le statut juridique de l'embryon n'existera donc plus. On ne pourra plus appliquer à l'embryon les lois habituelles qui protègent l'être humain. C'est là où vous pouvez saisir la faille et donc l'impossibilité absolue de voter ces lois si l'on est un honnête homme et je pèse mes mots.

Avant cette loi, l'embryon était-il protégé ?

Les lois existantes stipulaient que l'être humain était protégé dès sa conception. Nous avions l'adage latin " Infans conceptus pro nato habetur ", " un enfant conçu doit être tenu pour né ". chaque fois qu'il s'agit de son intérêt... On n'a pas le droit de tuer un nouveau-né, et tout enfant conçu doit être assimilé à un nouveau-né ; or, chaque embryon sur lequel on expérimente est voué à la mort. Dans nos pays autrefois civilisés s'installent, aujourd'hui, la cruauté et la barbarie. La seule réponse que l'on puisse opposer à cette situation terrifiante, c'est de faire pression auprès des hommes politiques. Il existe une bonne réflexion, à savoir la proposition de loi du Sénateur Seillier qui aurait dû être également discutée. La proposition de Monsieur Seillier est actuellement discutée aux Philippines d'où je reviens, au Parlement du Brésil et au Sénat du Chili. Ces pays tendent à être plus civilisés que nous.

Quelle est la volonté, en France, qui sous-tend les projets de loi ?

A mon avis, elle est double. Il s'agit d'une part d'ancrer dans l'esprit de la population que la loi Veil a permis de tuer des enfants et. d'autre part, de banaliser l'être humain. Il est admis que des jeunes femmes en bonne santé tuent leurs enfants parce qu'elles n'ont pas envie d'être enceintes comme il est admis qu'une femme de 62 ans porte un enfant qui n'est pas le sien puisque l'ovule a été prélevé sur une autre femme et que les spermatozoïdes seraient, dit-on, ceux du mari décédé depuis dix ans. C'est une moquerie absolue vis-à -vis de ce petit enfant qui va se trouver porté par une femme qui a l'âge d'être au moins sa grand-mère. Une société qui se donne le droit d'expérimenter sur les embryons. de tuer un fœtus in utero chez une femme jeune qui n'a pas envie d'assumer ses responsabilités et en même temps de fabriquer des enfants à une femme vieille, est une société en plein délire. Ce qui est inquiétant, ce ne sont pas les délires de certaines personnes. ce qui est inquiétant, c'est que la société les cautionne.

Cela peut entraîner des conséquences très graves...

En ce moment, le Comité d'Éthique autorise le cannibalisme cérébral. On a ouvert le cerveau de fœtus en bon état pour y prendre des cellules cérébrales et les injecter chez des gens atteints de maladie de Parkinson. Cela s'est fait au Mexique puis aux USA, en Suède et en France. La presse a salué cette tentative comme une découverte miraculeuse. Or, il y a six mois, j'ai lu dans " Lancet ". le plus grand journal médical du monde, un article de Monsieur Clough disant que, d'après les statistiques, il n'y avait aucun résultat probant. Dans quelques années, la presse à sensation s'apercevra de son erreur, mais combien d'enfants en puissance aura-t-on sacrifié ?

L'embryon est aujourd'hui traité comme l'esclave était traité avant le christianisme ; on pouvait le vendre, on pouvait le tuer... Le petit être humain, celui qui porte tout l'espoir de la vie devient comparable à l'esclave antique. La civilisation chrétienne est en grave danger. car elle est attaquée dans son maillon le plus faible et le plus prometteur, l'enfant qui n'est pas né. Or. la religion chrétienne et, plus particulièrement. la religion catholique proposent l'enfant comme modèle. Il n'y a que Jésus qui ait dit : " si vous n'êtes pas comme un enfant...". Il n'y a aucune autre religion qui ait un tel respect de l'enfant; alors quand vous voyez le petit bonhomme attaqué dès sa conception, c'est le contraire de l'enseignement chrétien. Les gens qui ne voient pas l'importance de cet enjeu n'ont pas conscience de ce qu'est la civilisation.

On peut espérer que la nature reprendra ses droits...

Certes, mais nos sociétés occidentales auront été balayées par d'autres. Que la vie gagne toujours, ça, j'en suis persuadé. mais les pays qui auront tué les embryons ne seront pas les vainqueurs. Ceux qui ont fait progresser la médecine sont ceux qui ont lutté contre la maladie mais du côté des patients, toute l'histoire de la médecine en témoigne.

La vie l'emportera, c'est sûr mais au prix de quelle souffrance et de quel abaissement pour nos sociétés.

Cette loi sur la bioéthique est beaucoup plus grave que la loi Veil qui tue 300.000 enfants par an, cette loi en ôtant le caractère sacré de l'être humain le met en danger. Quand des gens qui ont pignon sur rue et qui se présentent comme des moralistes, s'arrogent le droit de déclarer qui est respectable, c'est la négation totale de la biologie qui. elle, dit : tout homme est respectable parce qu'il est un membre de notre espèce.