Euthanazi ou vie jusqu'au bout ?

Pr. Jérôme Lejeune

Préface du livre "La vie jusqu'au bout" du Pr. Lucien Israël, 1993.


Sommaire

Euthanazi : Cette horrible graphie n'est pas une faute d'orthographe. C'est une faute de l'Histoire. Le mot s'y trouve marqué, en lettres de sang.

Le livre de Lucien Israël ne se référa pas à cette atroce folie, mais décrit une maladie nouvelle qui frappe des sociétés nullement totalitaires, qui commencent semble-t-il une terrible régression.

Selon l'opinion dominante, ou plutôt celle qu'un certain lobby voudrait imposer, en France comme en Hollande :

"La dignité d'une personne s'abolirait quand la mort approche, et donc il faut tuer sans retard" ; ainsi s'exprime le plus célèbre des cancérologues français. Pour lui, comme pour tout médecin hippocratique, la vie de chaque patient est respectable non point parce qu'il est jeune, beau ou puissant, mais simplement et absolument parce qu'il est un être humain.

Cette évidence qui, pour les généticiens, s'impose dés l'aube de l'existence et fait considérer l'avortement comme une euthanasie précoce, s'affirme avec la même force et la même clarté aux yeux du médecin qui poursuit le combat au crépuscule de la vie.

Les hommes sont mortels, inéluctablement, et c'est cette précarité qui rend leurs jours si précieux et le devoir du médecin si clair et si impérieux.

Ecrit dans un style ardent, vif, rapide et musclé (Lucien Israël fut un judoka hautement respectés) le livre répond exactement à son titre "La vie jusqu'au bout" ; la vie avec ses difficultés et ses peines, ses douleurs, ses effondrements, mais aussi avec cette obstination dans un constant devenir, cette soif de résurgence, ou plus de résurrection.

Tout cela, le médecin qui soigne une maladie très grave, parfois l'ultime maladie, le connaît et l'exprime avec une justesse de ton que seule l'honnêteté morale est capable d'inspirer.

Dans son combat mille fois gagné, et mille et une fois perdu, tandis qu'il traite son malade, non point en homme théorique, mais comme un homme vrai dont la vie est entre ses mains, Lucien Israël se révèle moraliste, bien au delà du spécialiste incontesté.

Il ose remarquer que la mort est une intruse dans la société permissive ; et qu'il convient de camoufler au mieux cette plaie inévitable dont les signes avant-coureurs doivent être raccourcis au plus vite.

- "que le patient gagne le royaume des morts le plus vite possible et loin des yeux !"... et, questionne-t-il

- "l'homme d'occident en cette fin du XX° siècle n'est-il plus en état mentalement, spirituellement, d'assister ceux qu'il aime, et qu'il a aimés, de leur fermer les yeux et de baiser un front que la vie a déserté ?"

De cette infirmité naît la demande d'euthanasie par l'entourage ou par la société. Une seule fois dit-il par la malade ... qui revint d'ailleurs sur sa décision. Car la demande de secours peut-être aujourd'hui exaucée par la technique, sans porter atteinte à la vie ni même au degré de conscience du souffrant : Il y faut beaucoup d'art et un total dévouement. Mais l'adage qu'on apprenait autrefois sur les bancs de l'École : divinum est obus sedare dolorem, cette oeuvre divine d'apaiser la douleur est maintenant réalisable.

Loin de sous-estimer les risques d'extension abusive, de discrimination entre les maladies chroniques "acceptables" et les maladies incurables, Lucien Israël sait bien que ces dérapages, ces dérives comme on dit aujourd'hui ne sont pas les seuls risques ni même le plus redoutables.

- "Le plus grand danger pour une société qui légalise l'euthanasie, médicale ou non, est de perdre son âme".

Ce thérapeute qui ne pactise pas, cet agnostique de bonne foi, lui, ne perd pas son âme. Lui qui ne croît pas, il affirme :

- " Imposer à toute une civilisation, au hasard d'une majorité de rencontre, de se conduire comme si [l'interrogation métaphysique] n'existait pas est non seulement dangereux, mais infantile".

L'auteur serait-il pessimiste ? Nullement. Il a le courage étonnant, l'incroyable ténacité de vouloir rénover la médecine, non seulement en reculant les frontières de l'inconnu mais aussi en enseignant à nouveau la certitude d'autrefois : un vrai médecin a du coeur.

"Guérir la médecine" puis "guérir l'assurance maladie" sont deux essais clairvoyants et roboratifs montrant que la vie peut gagner, même dans les institutions les plus gravement atteintes.

Tout futur ministre de la santé devrait au moins avoir lu et médité ces deux chapîtres-là .

Pour conclure :

- " Il ne faut pas seulement s'opposer à la médicalisation de l'euthanasie, il faut guérir la société de cette tentation qui n'est qu'un symptôme d'une maladie plus grave, plus diffuse de nos âmes".

La dernière page tournée le lecteur pourra méditer à nouveau une réflexion bien connue qui lui reviendra peut-être en mémoire : demandez donc au médecin en qui vous avez confiance s'il vous appliquerait l'euthanasie au moment qu'il jugerait approprié ? Et si par malencontre le pauvre homme abusé par certaine propagande croyait devoir répondre : oui...

Alors, changez de médecin !

ou plutôt non ; permettez-lui de redécouvrir la médecine en lui faisant connaître "la vie jusqu'au bout".