Emission du 16 août 1993 avec Jean Ferré.

Radio Courtoisie 16-8-93


Sommaire


Jean Ferré.- La semaine dernière nous rendions hommage au Roi Baudouin et réfléchissions aux causes et aux conséquences de ce formidable phénomène de révérence qui dans le monde entier a salué sa mémoire.

Tandis que nous conversions de cela avec d'éminents historiens nous avons appris par un coup de fil de votre frère le peintre Philippe Lejeune que le Roi Baudoin n'avait pas été seul à prendre sa fameuse décision de retrait pour ne pas promulguer la loi sur l'avortement, mais qu'il vous avait consulté. Nous avons pensé que cet entretien avait une valeur historique et je vous ai prié de bien vouloir en témoigner dans la mesure où, évidemment le secret médical ne vous interdit pas de dire certaines choses.

Jérôme Lejeune.- Il est bien évident qu'un médecin ne raconte pas tout ce qu'il entend ni tout ce qu'il apprend. Cela fait partie du serment d'Hippocrate !

En ce qui concerne ce que vous avez dit tout à l'heure, que le Roi Baudouin n'aurait pas pris seul sa décision, permettez-moi de rectifier. Bien entendu le Roi a pris seul cette décision. Personnellement je l'ai rencontré plusieurs mois avant que cette loi ne soit votée.

Jean Ferré. - Est-ce que vous me permettez de vous interrompre. Quand je disais qu'il ne l'avait pas prise seule, je ne voulais pas dire qu'il avait demandé qu'on lui tînt la main pour écrire, mais je voulais dire qu'il avait fait un long travail d'information.

Jérôme Lejeune. - Certainement et je ne suis sûrement pas le seul qu'il ait reçu !

J'ai gardé un souvenir très vivant et très ému en même temps de cette visite au château de Laeken. C'était assez impromptue il n'était nullement certain que le Roi puisse me recevoir. Finalement il m'a reçu dans un grand salon pendant une heure ce qui n'était pas prévu par le protocole.

Le préambule fut extraordinaire. Arrivé un peu avant l'heure, on me fit attendre dans un petit salon. Sur une commode il y avait un ravissant Memling : une Nativité. Au château de Laeken, ce Memling est fort simplement posé sur la commode.

Comme j'ai un peu mal dans le dos je me suis agenouillé devant, pour le voir à bonne hauteur. Pendant que j'étais en contemplation l'aide de camp du Roi rentra. Après un moment de surprise, il vit que ce n'était point là la position d'un voleur et que le Memling n'était pas en danger ! C'est alors qu'il me dit ; "Sa Majesté vous attend".

Le Roi Baudouin était un homme discret, extrêmement courtois, et d'un abord relativement très facile tant il était délicat vis à vis de son interlocuteur.

Dans ce grand salon nous avons discuté pendant un bonne demi-heure sur la nature humaine ; sur ce qu'est un être humain. Est-ce que vraiment l'être humain commence à sa conception ? Comment se développe-t-il ? Comment peut-on comprendre qu'il soit déjà un membre de notre espèce alors qu'il est si petit ?

Au cours de cette discussion, je présentai au Roi des Belges l'état actuel des connaissances, sans aucune autre chose que les faits bien établis.

De voir le souci de cet homme, qui à ce moment devenait l'homme lui-même, celui auquel le destin n'avait pas donné d'assurer la continuité de sa dynastie, par ses propres gènes. De le voir avec une telle attention , une telle envie de pleinement connaître la réalité, pour pouvoir protéger les milliers, les millions de petits sujets qu'il ne connaîtrait jamais ...., il y avait là à la fois quelque chose de tellement vrai, de tellement simple, de tellement humain, et en même temps de tout à fait irréel que je dirai presque un peu surnaturel.

Cet homme avait beaucoup de surnaturel. D'ailleurs à la fin de notre entretien, au bout d'une heure (car nous avons ensuite parlé de choses qui n'avaient pas directement de rapport avec la loi en question), quand nous avons fini l'entretien, il m'a dit -"Est-ce que cela vous ennuierait que nous fassions une prière ensemble?" Et dans ce grand salon, deux personnes se sont retrouvées en priant le Seigneur.

J'en ai gardé la notion très précise et très forte que ce Roi était un Roi très chrétien. Les français ont porté ce titre. Nous n'avons plus de Roi en France, mais il y avait encore un Roi Très Chrétien au monde. C'était Baudouin de Belgique.

Vous avez cité cet extraordinaire mouvement dans toutes les capitales du monde, et bien sûr dans Bruxelles même. Cette dévotion que tout un peuple a manifesté à son Roi m'a semblé personnellement tout à fait évidente et tout à fait naturelle; Parce que leur souverain avait, si je puis dire (et qu'on me le permette, ce n'est pas de la cuistrerie mais je ne puis l'expliquer autrement) mis en oeuvre une règle de grammaire latine : EST REDIS TUERI CIVES.

C'est le devoir du Roi de protéger les citoyens.

Devant la capitulation des démocrates mous qui ont en quelque sorte condamné les enfants du peuple à l'avortement, au moment où pour les enfants de la patrie le jour de mort était arrivé, ce Roi a refusé de signer l'arrêt qui les retranchait de son Royaume.

Et c'est je crois la raison profonde de la notion extraordinaire de Royauté qui s'est progressivement imposée au monde entier. Car si je me souviens bien, mais vous êtes mieux placé que moi pour savoir exactement ce qui s'est passé, après cette sorte d'abdication temporaire, le Roi a été réinstallé dans ses fonctions par un vote du Congrès. Si je me souviens bien certains votants se sont abstenus mais il n'y a pas eu une seule voix contre. Cela fut publié dans les journaux belges, il me semble. A ma connaissance on en a guère parlé en France.

Pourtant c'était un phénomène extraordinaire parce que cela montrait que dans le fond de leur coeur, aucun des membres de ce Congrès, quelque soit leur parti politique ou leur passion anti-monarchique, aucun ne pouvait considérer que cet homme n'avait pas agi en Roi. Il avait agi en protégeant ses sujets. Cette règle de grammaire "EST RÉGIS TUERI CIVES". Il l'avait mise en oeuvre autant qu'il était en son pouvoir de le faire, puisqu'il n'avait aucun pouvoir de décision gouvernementale.

Il avait le pouvoir moral et il en a usé, royalement.

J. Ferré. - Professeur Jérôme Lejeune, grand merci pour ce témoignage. Il manquait à l'hommage que nous souhaitions rendre à ce Roi ; cet hommage que nous lui devons à la fois pour les bienfaits dont son exemple nous a enrichi, et pour des raisons de simple justice.

Merci Professeur Jérôme Lejeune et merci de vous être détourné de vos travaux pendant dix minutes pour nous. Je peux vous assurer que les auditeurs vous en seront reconnaissants.

J. Lejeune. - Merci : Et moi je vous suis très reconnaissant d'avoir pu dire un mot pour exprimer le respect que je porte à sa mémoire et la gratitude que je ressens pour ce Roi qui a montré aux Chefs d'État ce que peut être un vrai Chef d'État.

J. Ferré. - Jérôme Lejeune, je voudrais dire que l'image que nous gardons c'est un Roi qui reçoit un savant français et qui à l'issue de la conversation lui propose de prier avec Lui. De telles images ne doivent pas être très fréquentes et je crois qu'elles auront marqué notre auditoire.